Les déclarations de Péré-Agbéyomé, ou quand la dictature tente de se reformer sans Eyadéma.

 

AGBEYOMEIl y a une réalité que tout togolais de bonne foi doit reconnaître. Les trois (3) décennies de dictature, de malheurs et d’oppression que nous avons endurées (ce n’est d’ailleurs pas fini) ne sauraient être imputées à la responsabilité du seul Eyadéma. C’est une réalité qui tombe sous le sens. Pendant des années, ce régime a confisqué toute les libertés démocratiques, a supprimé toute organisation indépendante de ses structures d’embrigadement; pendant des années, il a procédé à des arrestations arbitraires, à des détentions massives sans jugement;  il a torturé, assassiné, massacré des citoyens sans défense; il a pillé les richesses du pays, mettant la grande majorité de la population dans un état de misère et de détresse indicibles. Mais tout cela n’aurait pas pu se passer, si la dictature se réduisait à la seule personne d’Eyadéma.

La dictature autocratique, ce n’est pas, seulement, la personne d’Eyadéma

Il est en effet vrai qu’Eyadéma est le premier responsable national des malheurs de notre peuple et de notre pays, et c’est en cela que nous le qualifions d’autocrate. Mais, il n’est pas seul. Il a besoin, pour perdurer et pour agir contre le peuple et contre la démocratie, d’une cour et d’une basse-cour de serviteurs zélés qui, non seulement, exécutent les ordres, mais prennent aussi des initiatives.

Bref, la dictature autocratique n’aurait pas tenu et n’aurait pas pu faire tant de mal si Eyadéma était seul, s’il n’avait pas autour de lui des hommes, des organisations qui, pour des raisons diverses (carriérisme, opportunisme, intérêt personnel, soif d’argent, régionalisme, tribalisme) s’étaient mis à son service. C’est pour cela que nous parlons toujours de système, ce qui implique, des hommes, des structures, des organisations, des pratiques et des valeurs. La conclusion qui se dégage de ce constat, c’est que le départ d’Eyadéma est certes un préalable à l’instauration de la démocratie, mais n’est pas à lui seul une condition suffisante. En effet, sans une rupture totale avec les hommes, les structures, les organisations, les pratiques, les valeurs qui ont fait ce régime et l’ont maintenu en place, nous risquons de retrouver la dictature sous un simple vernis démocratique, et pour des décennies supplémentaires. Naturellement, on ne saurait compter, pour opérer cette rupture nécessaire à l’instauration de la démocratie, sur ceux qui ont mis leur talent et leur énergie au service de la dictature autocratique. Nous y reviendrons.

Les prises de positions Dahuku Péré et d’Agbéyomé Kodjo.

Il s’agit là d’un constat qui tombe sous le sens, mais que certains, pour des raisons faciles à deviner, veulent occulter. Pour ce qui nous concerne, c’est avec ces considérations que nous allons aborder la question qui agite actuellement la scène politique togolaise: il s’agit des prises de positions Dahuku Péré et d’Agbéyomé Kodjo.

Le 24 mars 2002, Dahuku Péré, membre du Bureau Politique du RPT, ancien membre de l’Assemblée nationale, publie une déclaration à l’adresse de «Monsieur Le Président Fondateur du RPT», de «Monsieur le secrétaire Général», et des «Membres du Comité Central». Cette déclaration se présente comme une critique des pratiques du RPT, du non respect des règles démocratiques tant en son sein qu’à l’égard de l’opposition. Trois mois après, le 27 juin, c’est Agbéyomé Kodjo, ancien ministre de l’intérieur, ancien directeur du Port de Lomé, ancien Premier ministre, qui sort à son tour un document intitulé «Il est temps d’espérer». Se réclamant des «grands principes de l’action politique», il dénonce le «dysfonctionnement» et le déclin de l’autorité de l’Etat, la gestion patrimoniale de l’Etat et des finances publiques et les détournements des fonds publics, le marasme économique etc. Comme Péré, il rend Eyadéma et son clan responsables du blocage du processus électoral; «Entre la fidélité à un homme et la loyauté envers le peuple togolais, nos compatriotes martyrisés, mon choix est clair. Je choisis d’aider 5 millions de Togolais à prendre en main leur destin, à refuser l’aventure et l’imposture, à tordre le cou au tribalisme rétrograde, à refuser de marcher désespérément dans les ténèbres, à renvoyer aux oubliettes de l’histoire le régime obscurantiste Eyadéma, à tourner définitivement la page de la honte politique, économique, culturelle et sociale», écrit-il en guise de conclusion. Aux dernières nouvelles, Agbéyomé, craignant pour sa sécurité, s’est installé en France. Il n’a certainement pas rencontré les mêmes difficultés que les centaines de compatriotes chassés du pays par un pouvoir dont il était l’un des piliers, et qui ont vu leur demande d’asile rejetée. Il était ministre de l’Intérieur, lorsqu’un demi million de Togolais ont dû choisir les chemins de l’exil. Mais passons.

PéréLes déclarations de Péré et de Agbéyomé continuent de susciter commentaires, débats tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de nos frontières. Certains de ces commentaires font preuve d’une certaine prudence, voire d’un certain scepticisme. Ainsi M. Samuel Batchati écrit sur la page Web de Togoforum, à propos de l’ancien premier ministre: «Seulement, cette défection de Kodjo et ce grand déballage des crimes et inefficacités de son parti au grand jour paraissent cousus de fils blancs. Nous n’avons jamais eu confiance en ces messieurs pour qu’un matin ils se présentent comme des responsables politiques soucieux de notre sort ».

Même prudence chez Gilchrist Olympio qui déclare: «il leur appartient de faire les preuves de leur rejet du système. N’oubliez pas qu’ils ont tous contribué à maintenir notre peuple dans l’état où il est encore. Si aujourd’hui ils veulent faire amende honorable, ils n’ont qu’à poser les actes concrets qu’il faut et laisser le peuple apprécier.». Mais généralement, c’est l’enthousiasme dans les rangs de l’opposition; c’est qui saluerait «le courage» de ces dignitaires: L’un des plus enthousiastes est sans doute Edem Kodjo. Chez lui, c’est carrément l’euphorie ! Dans une interview accordée au journal «Le Combat du Peuple», il déclare: «Je pense d’abord qu’il faut une bonne dose de courage pour faire ce que M. Péré a fait. Celui qui s’est défini lui-même comme un apprenti chrétien est allé au bout de sa conscience. Il a puisé dans son for intérieur, dans ses entrailles de chrétien convaincu, la force nécessaire pour poser un tel acte. Je puis affirmer que je connais bien Dahuku Péré. Sa conviction chrétienne est telle que son acte ne m’a guère surpris. C’est une force que d’être véritablement chrétien ! Un vrai ! ».  Puis, pensant sans doute à lui-même et à son propre passé de grand baron du RPT, il poursuit : «On peut toujours ergoter, ratiociner sur le point de savoir pourquoi il le fait maintenant, qu’il connaissait tous les errements depuis longtemps etc. Outre le fait qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire, il faut savoir que l’Esprit agit à son heure…».«Il n’est jamais trop tard pour bien faire », c’est exactement ce que répète Agbéyomé dans une interview accordée au journal «L’Autre Afrique» du 17 juillet. Sur cette lancée, certains n’envisagent comme attitude possible envers les auteurs de ces déclarations, que le pardon qu’ils préconisent allégrement. Voici ce que déclare l’un des partisans de ce nouveau «grand pardon» cher à un Edem Kodjo: «Le mérite d’un être humain n’est-il pasde savoir s’arrêter à un moment de sa vie malgré le crime qu’il aurait commis, de reconnaître qu’il s’est trompé, de se repentir et de vouloir faire une autre vie?».

A L’EXILÉ, nous sommes loin de partager ce point de vue.

Nous pensons en effet, pour ce qui nous concerne, qu’avant de parler de «foi chrétienne» de «courage» et de «repentir», de Dahuku Péré et d’Agbéyomé Kodjo, la moindre des choses serait de commencer par lire leurs déclarations, pour se faire soi-même une idée de leur contenu. C’est en effet un préalable pour bien comprendre ce que signifie réellement cette «conversion» des barons du régime et ce que recouvre leur offensive.

Une mise au point pour commencer: Péré et Agbéyomé, se disent partisans de l’Etat de droit. C’est ce qu’on entend répéter partout. Selon notre compréhension, cela veut dire, qu’en tant que citoyens, nous devons considérer le droit comme notre dénominateur commun, indépendamment de nos croyances personnelles, de nos convictions philosophiques, religieuses, que c’est à l’aune du droit que l’on doit juger tout acte posé en tant que citoyen. Nous donnons l’impression de répéter une évidence, mais c’est une nécessité face à la confusion que certains tentent d’entretenir. Pour donner un exemple concret, on peut pardonner spirituellement à un assassin qui regrette sincèrement son crime. C’est une question de foi religieuse que nous respectons; mais il n’empêche que vis-à-vis de la société, et des citoyens, le criminel doit rendre compte de son crime, conformément à des règles établies par celle-ci, et dans ce cas c’est le droit qui parle, c’est-à-dire la loi. Cela se passe ainsi, et nous n’avons pas encore rencontré un Etat où l’on accorde le pardon aux voleurs et autres gangsters après confession de leurs crimes. 

Péré et Agbéyomé peuvent donc soulager leur «conscience de chrétiens» autant qu’ils le veulent. Mais en tant que citoyens, et plus encore, en tant que dirigeants politiques, «conscience de chrétien» ou pas, ils ont à rendre compte de leurs actes devant le peuple togolais. C’est une exigence encore plus évidente si l’on associe Etat de droit et démocratie. Faute de cela, les discours sur le repentir et le pardon, voire sur les manifestations de «l’Esprit», ne seront qu’une manière de manipuler la foi religieuse à des fins politiques, afin d’amener nos compatriotes à ne pas demander des comptes à nos deux barons prétendument repentis. La foi religieuse est une chose, le devoir de citoyen en est une autre. Les pratiques, les exigences à ces deux niveaux, ne sont pas les mêmes. Il s’agit de ne pas confondre. Mais faisons un instant comme si la reconnaissance par Péré et Agbéyomé de leurs crimes et leur repentir pouvait leur valoir le pardon. Encore faudrait-il au moins qu’il y ait reconnaissance de leurs crimes et réel repentir ! Or, ce n’est pas précisément ce que l’on constate à la lecture des deux documents.

Supposons en effet que dans sa déclaration, Dahuku Péré ait écrit: «Pendant des décennies le régime Eyadéma a fait régner une dictature terroriste sur notre pays. Pendant des décennies il a confisqué les libertés démocratiques, embrigadé la population, attisé le régionalisme, multiplié détentions arbitraires, assassinats et massacres, ruiné l’économie, réduit notre peuple à la misère physique et morale .. Je reconnais avoir participé à cette entreprise criminelle, je reconnais en avoir profité, et je suis prêt à en payer les conséquences.»

Supposons qu’Agbéyomé Kodjo ait abondé dans le même sens, en ajoutant: «Je ne pouvais pas devenir le multimilliardaire que je suis aujourd’hui, si je m’étais contenté de mon salaire de ministre et de mon salaire de Directeur du Port Autonome de Lomé, tout comme Eyadema ne pouvait pas devenir le multimilliardaire qu’il est aujourd’hui, s’il s’était contenté de son salaire d’officier et de président de la République. Tout comme Eyadema et avec lui, j’ai volé, j’ai détourné les biens du pays, je me suis enrichi sur le dos de notre peuple, et j’ai contribué moi aussi à l’aggravation de la misère qui règne actuellement. J’ai décidé donc de prendre les mesures nécessaires pour mettre à la disposition des cinq millions de Togolais que je veux désormais aider, les milliards que j’ai amassés de manière illicite, et je promets de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour que l’on puisse également récupérer tout ce qu’Eyadema et les autres dignitaires ont détourné. »….  Si les déclarations étaient allées dans ce sens, nous aurions volontiers reconnu dans leur attitude un désir de repentir, et, pourquoi pas, la manifestation de cette «conscience de chrétien» dont fait état Péré; nous aurions peut-être commencé à nous demander s’il n’est pas vrai, comme le dit Edem Kodjo, que «l’Esprit agit à son heure». Mais il n’y a rien de tout cela. 

Péré et Agbéyomé continuent de véhiculer la propagande mystificatrice du RPT

Quand Dahuku Péré s’interroge sur «la barbarie»,  «l’oppression», il ne songe nullement aux pratiques terroristes dans lesquelles le régime RPtiste s’est illustré depuis plus de 30 ans. Ce qu’il entend par «oppression», «barbarie», c’est juste la vengeance à laquelle se livreraient, l’un sur l’autre, le RPT et l’opposition, en se succédant au pouvoir. C’est ce «cycle» qu’il voudrait voir cesser, en invitant plus particulièrement le RPT à faire preuve de plus tolérance vis-à-vis de l’opposition, à ne pas chercher à se venger de ce que l’opposition lui a fait: «Aujourd’hui en effet, dit-il l’intolérance et l’exclusion semblent avoir déserté les rangs de l’opposition pour s’incruster solidement dans les nôtres». «Naguère, c’était à nous militants et responsables du RPT que l’on refusait le droit de nous exprimer, de circuler librement dans le pays et de nous mobiliser. Aujourd’hui, nous prenons notre revanche, et profitant abusivement de notre position de force, nous refusons à nos adversaires le droit de s’exprimer, de circuler librement à travers le pays et de mobiliser leurs militants». «Naguère, c’était nous militants et responsables du RPT qu’on traquait partout, qu’on molestait et tuait Aujourd’hui, nous prenons notre revanche, traquons l’adversaire et même ceux des nôtres qui osent être différents, molestons et même tuons… ». 

On remarquera que le «naguère» de Péré ne va pas plus loin que les années 1990-1992, la période qui a vu la naissance de partis politiques légaux et la formation d’un gouvernement de transition. C’est pendant cette période que, selon ses dires, «on traquait, molestait et tuait les militants et responsables du RPT». Mais pas un mot sur ce qui se passait avant ce «naguère», avant les années 1990. Les morts par «collapsus circulatoire», les kidnappings au-delà de nos frontières, les bastonnades de curés accusés de «sermons séditieux», les arrestations et détentions arbitraires, (parfois pour de simples réflexions sur la nocivité de l’Animation pour la jeunesse), les tortures, le retrait de la nationalité togolaise à des compatriotes, le changement forcé des prénoms etc..,

Péré passe tout cela sous silence, alors qu’il ne pouvait pas l’ignorer, lui qui assumait des responsabilités politiques à cette époque. A peine fait-il une allusion furtive aux «anciennes habitudes», aux «pratiques et méthodes condamnées». Sa conscience de chrétien ne va pas jusqu’à lui faire reconnaître, que le régime est, dès le départ, un régime d’oppression, un régime fondamentalement criminel et barbare. Au contraire, il veut encore nous faire croire, en 2002, que le RPT était jadis un parti de tous les Togolais ! Un parti de tous les Togolais alors même que, de notoriété publique, ce régime a fait de notre pays l’un des pays les plus militarisés de la sous-région ! Voilà une contradiction qui n’affleure pas son esprit. Ainsi, Péré continue d’embellir le passé du RPT et ose reprendre, malgré tout, ce qu’on sait, les slogans mystificateurs de ce parti. Il veut même faire passer les fraudes et trucages électoraux, dont nous avons tous été témoins ces derniers temps, pour des manifestations de la faveur divine ! Et il se trouve des compatriotes se disant d’opposition et mêmes démocrates, pour gober ces mensonges et les faire passer pour des actes de repentance ! 

Quant à cette vision d’un RPT et d’une opposition qui se succéderaient au pouvoir et se vengeraient à tour de rôle, il n’y a rien de plus faux. Le RPT et l’opposition ne se sont jamais succédés au pouvoir, pour la simple raison que l’opposition n’a jamais été au pouvoir.Des représentants des partis de l’opposition ont été certes au gouvernement pendant quelques mois, et notamment pendant la période de transition, mais, ce que justement notre expérience confirme, c’est qu’il ne suffit pas d’être au gouvernement pour détenir le pouvoir. En l’occurrence, c’est encore, Eyadema avec les FAT toujours à ses ordres qui, avait encore tout en main, et ceci est devenu particulièrement clair dès le putsch de décembre 1991.

Par ailleurs, que des militants et des responsables du RPT aient à un moment donné, passé un mauvais quart d’heure, personne ne saurait le nier. Mais c’était du fait des masses populaires descendues dans la rue, et à leur seule initiative. Elles s’en sont prises à des militants et responsables du RPT, ainsi qu’à des serviteurs zélés de la dictature, en réaction à tout ce qu’elles ont subi jusque-là en matière de répression, d’arbitraire et de misère, et elle n’avaient pas besoin de directives pour agir, ce que nous comprenons aisément. Mais l’opposition n’y était pour rien, au contraire. Elle n’a jamais cherché qu’à calmer la rue, à désamorcer le mouvement populaire afin de pouvoir négocier en paix avec le pouvoir. «Pas de haine, pas de chasse aux sorcières»;«Nous sommes tous des Togolais»;«Les Togolais sont croyants, il ne faut pas verser du sang togolais»; «La violence ne fait qu’engendrer la violence et risque d’aboutir à des affrontements ethniques», c’étaient quelques uns de mots que répétaient ses leaders. Ce sont les masses qui, parce qu’elles exigeaient la démission du tyran, joignaient le geste à la parole en s’en prenant physiquement aux représentants et aux symboles de l’autocratie; pas l’opposition qui prétendait que le départ d’Eyadéma créerait «un vide politique», et qui prônait la voie de la démocratie par la négociation, et en particulier par la «Conférence Nationale Souveraine», Une opposition qui laissa ainsi au pouvoir, alors abattu et en pleine déconfiture, (même Péré et Agbéyomé le reconnaissent), le temps de se ressaisir et de revenir en force.  

Il est donc vrai que le RPT a été, à un moment, acculé à la défensive, mais l’opposition n’a jamais eu le pouvoir pour autant. Ce qui est également vrai, c’est que la bande à Eyadéma n’a jamais cessé de tuer et de verser du sang togolais, y compris au moment où l’opposition était au gouvernement, et qu’on ne peut pas parler de revanche pour ce qui la concerne. On peut citer: le putsch contre la primature, l’attentat de Soudou contre Gilchrist Olympio, la tentative contre le ministre Améfia poursuivi en pleine rue par un tueur, l’assassinat de Tavio, les massacres de janvier/février 1993 qui ont mis 500 000 compatriotes sur les chemins de l’exil.  Mais il s’agit ici de crimes prémédités, commandités par le pouvoir et exécutés par ses hommes de main, et qu’on ne peut pas mettre sur le même plan que les quelques actes perpétrés de façon spontanée par les masses en colère.

C’est pourtant à cet exercice que se livre Péré dans un but bien précis: si le RPT et l’opposition ont des torts réciproques, ils peuvent se comprendre, et se pardonner réciproquement. Mais, en réalité, c’est une manière de dédouaner le RPT de ses forfaits contre le peuple. Et il est fort remarquable que des leaders de l’opposition, qui crient au miracle, et qualifient la déclaration de «courageuse» se gardent bien de dénoncer cet amalgame. C’est qu’ils sont moins disposés que jamais à demander des comptes au RPT, politique de conciliation oblige.Et puis, en tant que faux démocrates, seulement préoccupés par leur accession au pouvoir néo-colonial, ils sont surtout satisfaits de voir des personnalités déserter les rangs du clan Eyadéma, le clan rival. Alors peu importe pour eux que Péré et Agbéyomé tordent le cou à la vérité. 

La déclaration d’Agbéyomé est de la même veine.

Il affirme que c’est pour apporter au pays «la contribution qu’il était en droit d’attendre de tous ses fils qui ont eu la chance de faire des études supérieures», qu’il s’est investi dans l’action politique, et «qu’il  n’a eu de cesse de participer au combat politique au sein du Rassemblement du Peuple Togolais (RPT) dont l’idéologie et le programme correspondaient aux exigences de développement de notre pays, rassemblement de tous les Togolais sans exclusive du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, en vue de bâtir une nation moderne réconciliée et solidaire à l’intérieur de ses frontières, attachée à l’Unité africaine et ouverte au monde pour s’enrichir de la sève de l’efficacité technicienne, de la fécondation réciproque des cultures, de la justice et de la liberté ».  Fort bien. Nous retenons de cette profession de foi au style grandiloquent, qu’Agbéyomé prétend s’être engagé au RPT avec les meilleures intentions du monde. Mais pendant 30 ans, où il a occupé des postes de responsabilité au sein du parti et de l’Etat, non seulement il n’a pas vu que la pratique ne correspondait pas du tout aux proclamations, que le RPT n’a jamais répondu aux exigences de développement et de liberté, mais encore il se dit «conscient de sa responsabilité dans les acquis d’hier» ! Il ose parler d’acquis du régime RPT !Mais quels peuvent donc être ces fameux acquis ? Les trémoussements et autres déhanchements de l’Animation ? La réputation de premiers «Animateurs» de la sous-région ? Les festivals et autres mini-festivals ? Les slogans à la gloire d’Eyadéma ? La pratique des motions et marches de soutien ? Les écolages que l’on doit encore payer malgré tout l’argent du phosphate, dont on nous a fait croire pendant longtemps que la nationalisation était la cause de «l’attentat» de Sarakawa ? Ce régime n’a même pas mis en place un service de transports en commun à Lomé, et on nous parle d’acquis ! 

Agbéyomé nous dit dans sa déclaration qu’en accédant à la primature, il était seulement mu «par les grand idéaux qui fondent les grandes Nations c’est-à-dire ceux de justice, de liberté, de fraternité, de respect des droits de l’Homme, d’amour du prochain, mais aussi la ferme détermination de contribuer grâce à l’expérience et soutien de tous les togolais, à relever le défi de la pauvreté, à poursuivre sans relâche le dialogue politique, à favoriser l’unité et la cohésion nationales, à offrir à tous les togolais sans exclusive de nouvelles chances pour sortir du cycle infernal du déclin et de la désespérance». 

Mais comment ces idéaux pourraient-ils être réalisés par un pouvoir qui avait perpétré le hold-up électoral de 1998 ? Pire, il était ministre de l’Intérieur quand eurent lieu les massacres de janvier 1993. Il évoque à ce propos l’action d’une « Brigade Rouge qui existait au sein de la Police et qui était sous le contrôle direct de Narcisse Djoua dont tout le monde sait de qui il prenait directement les ordres ».Voilà donc un homme qui savait que des forces de police peuvent exister, agir, et même commettre des crimes hors du contrôle du ministre de l’Intérieur qu’il était, et qui, non seulement ne démissionne pas, mais se fait nommer premier Ministre au nom de «nobles idéaux» !

Agbéyomé veut donc nous faire croire que malgré tout cela, c’est seulement après son expérience comme premier ministre qu’il a dû déchanter, se rendant compte enfin de l’impossibilité de réaliser ces «grands idéaux». C’est à ce moment là qu’il a constaté ce «dysfonctionnement» dû à la gestion patrimoniale de l’Etat avec un président de la République «assurant le contrôle des trois pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire»,«l’instrumentalisation de la justice à des fins politiques»,«la gestion opaque des ressources de l’Etat». Mais les remarques qu’il fait portent sur des faits bien connus, qu’on n’a pas besoin d’une expérience de premier ministre pour connaître, tant ils font partie de l’expérience quotidienne. Ajoutons qu’ils ont été toujours dénoncés par les organisations démocratiques et humanitaires, et que même la CNS en a largement parlé. Ce qui, soit dit en passant, ne l’a jamais empêché jusqu’ici de défendre le régime y compris en pleurant à chaudes larmes. Quelques exemples ?

Au Togo, on a toujours arrêté détenu, torturé, laissé mourir en prison ou parfois libéré, par la seule volonté d’Eyadema, et de ce fait, ce dernier a été toujours source des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Rappelons seulement le cas de ces habitants de Pya déportés à Mandouri. Il y a même à ce sujet ce cas spectaculaire, qui se rapporte indirectement aux circonstances immédiates du soulèvement du 5 octobre 1990 : un procès inique pour «tracts diffamatoires»; mais au départ, un préfet arrêté et emprisonné sous l’accusation de complicité de braconnage, puis acquitté faute de preuves mais qu’on ne pouvait pas libérer sans l’ordre express d’Eyadema. 

Il en est de même des détournements et des gaspillages des fonds publics. Il faut vraiment vouloir se fermer les yeux pour ne pas voir. La manière dont Eyadema distribue les enveloppes est déjà la preuve qu’il a toujours confondu les fonds publics et ses fonds personnels, qu’il est impossible d’établir un véritable budget ; les biens qu’il a visiblement accumulés montrent qu’il a toujours racketté le pays, et qu’un ministre de l’Economie et des finances ne peut qu’être impuissant dans ces conditions. Et puis, des choses ont été dites sur les détournements des fonds, à la «Conférence nationale souveraine». Nous pensons en particulier à l’intervention de Kabasséma.Nous invitons ceux qui attribuent à la «Conférence nationale souveraine le mérite d’avoir permis des révélations» à être logiques avec eux-mêmes et à admettre qu’Agbéyomé ne nous apprend rien de plus. 

Le processus démocratique véritable exclut tous ceux qui ont servi le régime à des postes de responsabilité.

Il est inutile de poursuivre. Juste une remarque pour terminer. Péré et Agbéyomé proclament que l’autocratie, le pouvoir d’un seul homme sont une réalité dépassée, surannée, et que maintenant, après «la chute du mur de Berlin», nous sommes dans l’ère de l’état de droit, de la démocratie, caractéristique du troisième millénaire et du «village planétaire». Ils laissent donc entendre par là, qu’avant cette période la démocratie n’était pas nécessaire, que le peuple n’en avait pas besoin. Ils continuent ainsi, non seulement à justifier le régime RPtiste, mais en plus à insulter le peuple et plus particulièrement les démocrates qui se sont toujours battus parfois au prix de leur vie contre l’autocratie, sans attendre «la chute du mur de Berlin», avec la conviction que la démocratie est une exigence et un besoin de toujours. 

On pourrait nous reprocher de faire trop long, mais nous aurions pu en dire davantage. Si nous avons consacré autant d’énergie et de temps à ces documents, et si nous avons insisté sur la nécessité de les lire avec attention, c’est que notre intention est de mettre en garde certains de nos compatriotes sincères mais qui, par impatience, s’en tiennent seulement aux gestes de Péré et d’Agbéyomé, «contre Eyadema», sans mesurer le contenu réel de ce geste.

Il serait donc naïf de croire qu’il s’agit d’initiatives individuelles, isolées de la part de Péré et d’Agbéyomé. Il est certain qu’ils se sont préalablement concertés. Comme il est également certain qu’ils n’auraient pas lancé leur opération, sans avoir reçu appui et assurances de la part des puissances impérialistes qui interviennent dans notre pays, notamment de la France. Nous y reviendrons. Mais une chose est d’ores et déjà sûre: cette manœuvre n’a rien à voir avec la démocratie. A supposer qu’elle réussisse, elle aboutira seulement à un partage du pouvoir, et du gâteau que le RPT a voulu toujours se réserver. La seule attitude dans ces conditions, c’est de laisser les lions se dévorer entre eux. Le peuple, plus que jamais, doit compter sur son organisation et sa mobilisation. C’est à cette mobilisation et à cette organisation que nous devons continuer à consacrer nos efforts en tant qu’exilés, à l’instar de ce que nous avons su montrer le 24 juin 2002 à Bruxelles. 

Bruxelles, le 2 août 2002

Organisation Démocratique des exilés togolais (L’EXILÉ)

Bruxelles, le 27 octobre 2005