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PEUT-ON ALLER A LA DEMOCRATIE PAR LES URNES ?

vote lome afp220Introduction à l’édition de janvier 2002

C’est en octobre 1996 que ce document fut publié pour la première fois. Nous étions alors frappés par le battage électoraliste qui s’organisait déjà en perspective de l’élection présidentielle de 1998. L’opposition démocratique laissait entendre que cette était la bonne, que la victoire était à portée, que le changement démocratique allait suivre inévitablement. Nous avions alors senti la nécessité de faire modestement un autre son de cloche, le point de vue des vrais démocrates. Notre intention, en nous adonnant à cette tâche, était de mettre en gardecontre toute illusion sur l’issue de ce vote, de prévenir à l’avance qu’une élection ne pourrait servir que d’alibi démocratique au régime en place. Dans le but de convaincre d’avantage nos lecteurs, nous n’avions pas hésité à porter nos regards au-delà de nos frontières, à faire appel à l’expérience des autres peuples, et la leçon que nous avions tiré de tout cela, c’est que la démocratie par les urnes est pratiquement impossible. La suite, était prévisible bien évidemment. En 1998, en guise d’élection présidentielle c’est un véritable hold-up-électoral que nous avons assisté, avec cette «démission» programée de la présidente du CENI, la dissolution de fait de cet organisme et un ministère de l’Intérieur qui sort de son chapeau un résultat qui fait d’Eyadéma le vainqueur du scrutin. Voilà où nous a conduits cette politique.  Mais un coup d’œil dans les autres pays africains nous confirme, que ce n’est pas seulement chez nous que les choses se sont déroulés ainsi, et ont abouti à de tels résultats. On se rappelle au moment où nous publions ce document, dans presque tous les pays où s’était tenu ce genre de conférence, les autocrates avaient déjà réussi à se maintenir ou à y revenir, ce que nous n’avions d’ailleurs pas manqué de souligner et d’expliquer. Mais il y a avait encore une exception: Sassou N’Guesso du Congo Brazzaville, battu par Pascal Lissouba aux élections présidentielles, et qui s’était retiré «devant le verdict des urnes», après avoir «demandé pardon». Mais aujourd’hui, même cette exception n’existe plus, et la boucle est désormais bouclée: Sassoou N’Guesso s’est réinstallé au pouvoir, au prix d’une horrible guerre civile qui fit des dizaines de milliers de morts. A ceux qui soutiennent que la coalition les tractations avec le pouvoir autocratique, les conférences nationales sont un moyen pour éviter de verser du sang, pour préserver la paix civile, le cas du Congo Brazzaville représente ainsi le démenti le plus cinglant, le plus spectaculaire.

Au Bénin, représenté comme le modèle le plus réussi et l’exemple à suivre en matière de démocratie en Afrique noire, la fraude, lors de l’élection présidentielle de l’an 2000, fut élevée, dans un environnement caractérisé par la corruption à grande échelle, à un degré supérieur à ce que nous avions connu en 1996; et jamais l’élection présidentielle n’a mérité autant le nom de farce, d’alibi démocratique. On a vu cette chose inouïe: un partisan de Kérékou, se transformant (se déguisant serait plus juste!) en son adversaire au deuxième tour, juste pour permettre à ce deuxième tour d’avoir lieu, «démocratie» oblige. Et c’est seulemnt parce que le clan Soglo a capitulé devant le fait accompli, que l’on a évité des affrontements sanglants. Mais manifestement, les dirigeants de l’«Opposition démocratique» n’ont nullement l’intention de tirer leçon de ces expériences pourtant fort éloquentes. Ils en sont en fait incapables. Ainsi voici deux ans que, agitant de nouveau leur drapeau électoraliste et ils tentent de mobiliser le peuple pour les échéances électorales fort hypothétiques. Alors qu’Eyadéma n’a pas cessé de les tourné en bourrique, de jouer avec eux aux chats et à la souris. C’est donc en guise d’une nouvelle mise en garde que nous publions de nouveau cette analyse. Qu’on ne vienne donc pas nous dire une fois de plus: «on ne savait pas», à l’heure de rendre compte devant le peuple. Car n’en doutons pas, tous ceux là auront à rendre compte devant le peuple.

 

 

Introduction à l’édition d’octobre 1996

 

Plus que jamais l’heure est à la réflexion, au bilan. Tirer leçon de notre expérience, de nos échecs pour mieux avancer, c’est ce que nous n’avons jamais cessé de répéter. Ce n’est pas sans raison.

En effet, le peuple a plus que jamais besoin de comprendre pourquoi, après avoir tant combattu, consenti tant de sacrifices, il en est réduit aujourd’hui à subir de nouveau des «motions et marches de soutien», des séances de «repentir», la reprise de l’ «Animation» tant détestée, la commémoration du 13 janvier, alors que le 5 octobre est devenu l’objet de discrédit. Le peuple a besoin de se convaincre que ce qui lui arrive aujourd’hui n’est pas le résultat de la fatalité, d’une malédiction éternelle sur notre pays. C’est seulement à cette condition qu’il restera debout et refusera de céder au fatalisme, au découragement, à la résignation : c’est seulement à cette condition que la flamme allumée le 5 octobre 1990 ne pourra s’éteindre. Mais pour que le Peuple puisse comprendre, il faut des explications claires. C’est la raison pour laquelle nous avons toujours été d’avis que cette période devrait être mise à profit pour engager de riches et utiles débats politiques, nécessaires pour dissiper les confusions et pour permettre au Peuple de savoir désormais sur quel pied danser. Tel a toujours été nous souhait. Mais nous ne nous sommes pas contentés de formuler un tel vœu. Nous avons toujours voulu apporter notre propre contribution à ce nécessaire débat, et c’est à cet effet que nous nous efforçons depuis quelque temps de faire le bilan de ces dernières années de lutte, de « tirer leçon de nos échecs d’aujourd’hui, pour mieux préparer les victoires de demain ». Mais notre initiative, nos questions attendent toujours leurs réponses. En effet, du côté des grands chefs de l'«Opposition démocratique», c’est le silence total. Un silence que nous ne comprenons que fort bien: répondre à nos questions, ce serait reconnaître indirectement la justesse de nos analyses et de nos positions. Et cela, ils ne le souhaitent à aucun prix. Mais ce qui importe pour nous, c’est l’écho favorable que nous rencontrons chez nos compatriotes, chez ceux que l’on appelle «les citoyens de base». C’est pour eux que nous sommes décidés à aller de l’avant.

Nous allons nous consacrer cette fois-ci à la question des élections dans la lutte pour la démocratie. C’est une question dont l’importance saute aux yeux, surtout quand on voit certains (notamment la CDPA) se préoccuper déjà de l’élection présidentielle de 1998, alors que rien ne garantit que les conditions électorales seront différentes de celles que nous avons connues jusqu’ici, et qu’il ne s’agira pas d’une nouvelle mascarade électorale. A ceux qui s’étonnent d’une telle précipitation, ces faux amis du Peuple répondent invariablement qu’ils veulent montrer qu’ils n’ont pas peur des élections, qu’ils veulent faire face à leurs «responsabilités électorales» (sic). Ils se disent «partisans de la démocratie par les urnes». Mais nous savons, quant à nous, comment tout cela va finir. Le scénario est écrit d’avance et a déjà servi. Certains de ces clubs électoraux iront jusqu’au bout de ce processus électoral bidon. Ils présenteront des candidats qui, naturellement, se feront battre. Mais ils auront rempli leur contrat, qui est de servir de faire-valoir à Eyadéma, et de lui fournir, une fois de plus, un alibi démocratique. Les autres n’iront pas jusque-là, soucieux comme ils sont de garder leur image d’«opposants radicaux»: ils vont d’abord, comme les autres, amuser la galerie avec des questions électorales, pour « découvrir » à la fin (comme si ce n’était pas évident !) que le pouvoir Eyadéma ne respecte pas la régularité du scrutin. Ce qui leur permettra de se retirer. Mais ils auront, pendant un certain temps, empêché une partie du Peuple de réfléchir à des solutions autres qu’électorales, et surtout de penser aux questions de mobilisation, d’organisation, de lutte. C’est ce rôle de diversion qu’attend d’eux l’impérialisme français.

Nous pensons donc qu’il faut éviter au Peuple ce nouveau piège infernal. C’est dans ce but que, pour notre part, nous avons fait le choix d’un tel sujet. La question la plus importante sur le rôle, la place des élections dans un processus démocratique, la question qui commande toutes les autres, c’est évidemment celle-ci : peut-on aller à la démocratie par les urnes ? L’expérience des peuples d’Afrique et du monde nous amène à la conclusion qu’une telle voie est pratiquement impossible, qu’il vaut mieux s’abstenir de toute illusion à ce sujet. La démocratie par les urnes suppose que les autres autocrates pourraient décider un jour de faire «preuve de bonne volonté», de «jouer la carte de la démocratie». Une telle conversion à la démocratie de leur part tiendrait du miracle. Or le miracle est un phénomène qui n’existe pas sur le terrain politique, où ne jouent que des rapports de forces. Mais alors, faut-il totalement rejeter les élections ? Que peut-on attendre ? A quelles conditions peut-on y participer, pour quels objectifs ? A ces questions, nous avons tenté d’apporter quelques réflexions et réponses, de dégager une ligne de conduite générale. Nous espérons ainsi donner à tout citoyen honnête la possibilité, non seulement de mieux comprendre l’attitude des démocrates, mais de s’orienter de lui-même, d’être mieux armé dans le combat pour la démocratie. Et bien entendu, nous sommes toujours ouverts au débat.

 

PEUT-ON ALLER A LA DEMOCRATIE PAR LES URNES ?

 

Une des revendications des revendications démocratiques les plus largement formulées ces derniers temps concerne le droit à des «élections libres, transparentes et équitables». Les démocrates, à l’instar du peuple, attachent une grande importance à ce droit qui figure en bonne place et à juste titre parmi les revendications du CTCL. En effet, que les élections, transparentes, et équitables soient un signe de démocratie, une des caractéristiques fondamentales d’un régime démocratique, c’est là un fait que nul ne saurait nier. Mais la question actuelle qui mérite d’être éclaircie, c’est de savoir quel sens nous attribuons à une telle revendication, c’est-à-dire en fait de situer le rôle et la place des élections dans le processus démocratique. En effet, cette question paraît simple en apparence: tous ceux qui se réclament de la démocratie sont évidemment pour les élections libres, transparentes et équitables. Mais si l’on se réfère à l’expérience de ces dernières années, et en particulier à l’attitude des uns et des autres face aux divers scrutins qui se sont déroulés chez nous ces derniers temps, on se rend bien compte que sur ce point également nos conceptions ne sont pas les mêmes que celles ni de la CDPA, ni de la CDPA-BT, ni de l’UTD, ni du CAR, ni de l’UFC…

Rappelons-nous :

  • Alors que l’ensemble de l’ « Opposition Démocratique » appelait à participer au référendum du 25 septembre 1992, et à approuver le projet constitutionnel élaboré de concert avec le RPT, le CTCL fut l’une des rares organisations (avec le PCT) à dénoncer par avance la mascarade référendaire.

  • Face à l’élection présidentielle de 1993, l’attitude du CTCL fut une fois de plus une attitude de principe sans aucune ambiguïté : avant même l’annonce des diverses candidatures, nous avons appelé au boycott. En contraste, l’ « Opposition démocratique » s’est montrée quant à elle indécise, floue, hésitante, certains allant jusqu’à poser leur candidature, pour ne la retirer que devant les mesures d’obstructions pourtant prévisibles de l’autocrate, et devant l’hostilité du peuple qui n’hésitait plus à qualifier leur attitude de trahison.

  • Une fraction de cette « Opposition démocratique », sous prétexte d’ériger un contre-pouvoir face à Eyadéma, a pris part aux élections législatives des 2 et 20 février 1994, et participe de ce fait au pouvoir d’Etat, notamment comme membres du gouvernement ou comme membres de l’Assemblée. Toute chose que le CTCL a quant à lui fermement dénoncée comme contraire aux intérêts du peuple et de la démocratie.

  • Pour certains partis comme la CPDA, la tâche de l’heure, c’est de se préparer et de se mobiliser dès maintenant pour l’élection présidentielle de 1998, alors que les démocrates dont les CTCL, considèrent cette mobilisation électoraliste comme une diversion destinées à détourner le Peuple de la véritable lutte, et, de toute évidence appelleront au boycott, tant que ne surviendra pas un fait politique majeur susceptible de leur faire changer d’avis. Ils continuent d’affirmer quant à eux que la priorité ce n’est pas la prochaine échéance électorale mais leur contribution à la prise de conscience, à l’organisation du Peuple.

Bref, cette opposition constante, permanente de nos attitudes respectives confirme bien qu’entre l’«Opposition démocratique» et nous, existe une divergence de conception, une opposition de ligne, quant au rôle et à la place des élections. Comment se présente chacune de ces conceptions, en quoi elles s’opposent ? C’est ce que nous allons tâcher de montrer.

 

I) De la conception électoraliste de l’ «Opposition démocratique»

Toute la conception de l’«Opposition démocratique» peut se résumer dans cette fameuse déclaration de Gnininvi, leader de la CDPA et du COD2 :

«La population n’a jamais demandé une conférence nationale, elle exigeait le départ du chef de l’Etat. Quand le 12 juin nous avons négocié, nous avons préféré jouer la carte démocratique, et nous avons dit qu’il pourrait rester là pendant toute la transition parce que nous avions la conviction qu’il aurait été battu. A condition qu’il accepte de jouer le jeu démocratique. Ce qui ne semble pas être le cas». (JAE, n°148, Octobre 1991).

Cette déclaration est on ne peut plus claire. En effet, Gnininvi reconnaît explicitement que c’est bien lui et ses autres compères qui ont pris sur eux de détourner la lutte populaire sur la voie de la négociation et des urnes: à leurs yeux, seule cette solution peut être qualifiée de démocratique, ce qui signifie selon eux, que toute autre solution ne l’est pas, en particulier celle qu’aurait pu imposer « la rue », c’est-à-dire le mouvement insurrectionnel lui-même. Pour Gnininvi et ses amis, « jouer la carte de la démocratie », c’est nécessairement recourir aux élections. C’est pourquoi, lui et ses amis de l’ « Opposition démocratique » se sont donné le nom de « partisans de la démocratie par les urnes ». Les vrais démocrates, les démocrates authentiques les qualifient quant à eux d’électoralistes. On désigne on effet par électoralisme, la ligne politique (c’est-à-dire l’ensemble des positions et de la pratique politiques) qui accrédite l’idée, que non seulement l’élection (le suffrage universel si l’on veut) permet de résoudre tous les problèmes relatifs à la conquête et à la préservation de la liberté et de la démocratie, mais qu’elle constitue la seule solution « démocratique ». On qualifie d’électoralistes les partis et organisations politiques qui défendent et pratiquent une telle ligne. C’est le cas des partis de l’ « Opposition démocratique » et des organisations qui leur sont liées.

Ainsi, toute la politique de l’ « Opposition démocratique » est l’illustration de cette ligne politique électoraliste : la création du FAR, en mars 1991 et l’entrée en pourparlers avec Eyadéma, à la veille d’une grève générale ; le coup d’arrêt donné à la grève générale de juin 1991, avec les accords du 12 juin (accords concoctés et supervisés par la France) ; la tenue de la CNS, et la formation d’un gouvernement de transition ; les diverses tractations au sommet qui se sont poursuivies malgré le putsch du 3 décembre 1991 (Colmar, Ouaga…), et ce, pendant que le pouvoir Eyadéma continuait à massacrer le Peuple, à multiplier les mauvais coups et les manoeuvres d’obstruction : hold-up sur le fichier informatique des listes électorales ; attentat contre G. Olympio ; assassinat de Tavio Amorin ; massacres de janvier 1993 ; humiliante séquestration du HCR, etc… Cette politique, qui ne fut ainsi qu’une suite de concessions, (Ouaga III), de reculs devant les exigences de l’autocrate (y compris même sur le calendrier électoral !) a sa logique, et peut se résumer ainsi : faisons tout pour que les élections aient lieu ; avec si besoin est la présence d’observateurs étrangers, dépêchés essentiellement par les « puissances amies » pour garantir la régularité du scrutin et la neutralité des forces armées, la défaite d’Eyadéma ne fait alors aucun doute, et alors la démocratie pourra s’instaurer.

 

  1. Un échec sur toute la ligne

Que la politique électoraliste menée par l’«Opposition démocratique» ait conduit le Peuple dans une douloureuse impasse, c’est un fait que l’on ne peut nier au regard de la situation qui prévaut aujourd’hui. Mais c’est une réalité que vivent aussi d’autres peuples notamment sur notre continent.

    1. Au Togo, les élections ont toujours fait le jeu d’Eyadéma

Chez nous, en effet, comme il fallait s’y attendre, l’élection présidentielle de 1993 ne fut qu’une farce cynique destinée à couvrir d’un vernis « démocratique » le maintien au pouvoir d’un dictateur vomi par le Peuple. C’est ainsi que Eyadéma a été déclaré élu alors que moins de 10% des électeurs inscrits ont participé aux élections. Quant à l’appel aux observateurs des «puissances amies», il s’est révélé un piège infernal pour le Peuple : non seulement la régularité du scrutin n’a nullement été garantie, mais c’est surtout la France qui a profité de sa position pour apporter sa caution et un label de légitimité à cette triste mascarade. Très significative fut la suite des élections législatives. On nous avait promis monts et merveilles à propos de ces élections : qu’elles seraient les plus régulières et les plus honnêtes possible, et allaient en quelque sorte compenser les graves manquement et irrégularités de l’élection présidentielle. On avait laissé entendre que dans ces conditions, l’on pourrait disposer d’une Assemblée nationale capable de faire contrepoids, de constituer un contre-pouvoir face au pouvoir présidentiel : «Il ne faut pas laisser tout le pouvoir à Eyadéma», c’était là l’argument de ceux de l’ «Opposition démocratique» qui appelaient à voter.

Pour leur part, les démocrates authentiques et les secteurs les plus conscients du peuple n’ont pas voulu être dupes de ce traquenard, et se sont donc tenus à l’écart en appliquant de nouveau les consignes de boycott. Mais, malgré cela, et malgré tous les moyens mis en oeuvre et tous les trucages utilisés par le RPT et ses satellites, ceux-ci n’ont pas été en mesure de gagner ces élections ! C’était là une preuve incontestable de leur isolement et de leur impopularité. Mais cela n’ a pas empêché l’autocrate de nomme, en la personne d’Edem Kodjo, un Premier ministre à sa convenance, en faisant prévaloir sa propre interprétation de la Constitution, de faire élire un RPTiste à la présidence de l’Assemblée, de former un gouvernement dominé par le RPT, tout en jouant au champion de la démocratie !

Mais il y a pire. Par la corruption, le chantage et l’intimidation, Eyadéma et ses acolytes sont parvenus à débaucher des députés non RPTistes, et à transformer ainsi dans les faits leur minorité en majorité. Une dernière étape a été désormais franchie avec les récentes élections partielles du 4 août 1994 étaient d’ailleurs en prévision de cela. Ainsi, disposant désormais d’une majorité officielle, Eyadéma peut se débarrasser d’un Edem Kodjo qui ne lui est plus d’aucune utilité. Il peut maintenant envisager son prochain objectif : la révision constitutionnelle, une nouvelle constitution à sa mesure. Alors il aura achevé la remise en place, avec quelques accommodements destinés à donner le change, du régime RPT. Il est donc incontestable que toutes ces élections, depuis le référendum constitutionnel jusqu’à ces derniers scrutins législatifs partiels, n’ont pas fait avancer la démocratie d’un pas, mais ont surtout servi à masquer la régression de nos droits démocratiques, un véritable retour en arrière. Quant à ce fameux contre-pouvoir que l’on nous avait promis, nous n’en avons même pas vu l’ombre d’une esquisse, et ses prometteurs se sont révélés pour ce qu’ils sont : des illusionnistes.

Face à cette dramatique situation, le peuple ne veut plus qu’on lui serve en guise d’explications les banalités habituelles, les évidences du genre « Eyadéma a truqué les éléections », « Eyadéma déforme la Constitution et ne respecte pas les principes démocratiques ». Comme si on pouvait s’attendre à autre chose de la part d’un autocrate ! Ce que le Peuple veut plutôt comprendre, c’est qu’on li explique pourquoi on l’a conduit dans cette galère. Et il se pose la question de savoir à quoi servent les élections, et quelle doit être désormais son attitude face aux urnes. Et cette interrogation est d’autant plus légitime que notre cas ne constitue nullement un exemple exceptionnel, isolé : il suffit en effet de porter un regard au-delà de nos frontières, et notamment sur notre continent, pour se convaincre que nulle part l’électoralisme n’a conduit à la démocratie.

    1. L’électoralisme, c’est la voie de l’impasse pour les peuples de notre continent

En effet, de nombreux pays comme le bénin, le Mali, la Côte d’Ivoire, le Gabon, le Congo, le Zaïre, etc… ont connu ces derniers temps une histoire analogue à la nôtre. Ces pays, comme le Togo, ont été le théâtre de grands soulèvements populaires, signe d’une soif intense de liberté et de démocratie, et d’une remise en cause des pouvoirs autocratiques et néocoloniaux en place. Ces mouvements ont permis l’émergence de partis et d’organisations se réclamant de l’«opposition démocratique» et présentant la solution électorale comme la seule « raisonnable », « démocratique ». Sous la direction de ces partis, et avec le concours intéressé des grandes puissances occidentales et en premier lieu la France, les mouvements populaires de lutte de ces pays ont été canalisés vers une issue électorale, suivant le même scénario, à quelques nuances près : Conférences « Nationales Souveraines», élections présidentielles, élections législatives. Et ce scénario a pratiquement abouti au même résultat.

En effet, dans la plupart des cas, les autocrates ont été tout simplement remis en selle, et ces élections qui étaient loin d’être « libres, transparentes et équitables », n’on servi qu’à leur donner une légitimité nouvelle. C’est le cas, non seulement d’Eyadéma, mais aussi de Bongo, de Compaoré, de Houphouët-Boigny (et de Konan Bédié)…

Le retour d’un Kérékou au pouvoir au Bénin, l’accession de Ibrahim Baré Maïnassara à la présidence de la République au Niger, participent également de ce scénario. Arrêtons-nous un instant à deux exemples.

  1. A propos du retour de Kérékou

Pour les partisans de la démocratie par les urnes, le Bénin continue d’être un modèle en matière de démocratisation. La manière dont les changements sont intervenus dans ce pays constitue selon eux un exemple à suivre: une conférence nationale des forces vives qui s’est déroulée dans de bonnes conditions, un gouvernement de transition qui met en place un processus électoral lequel se déroule normalement, et même un Kérékou qui a la « sagesse » de respecter les décisions prises, et de s’incliner devant le verdict électoral en se retirant, c’est ce qu’ils pouvaient rêver de mieux. A les entendre, la réélection de Kérékou n’est qu’une juste récompense, et une preuve de l’enracinement de la démocratie au bénin. A cet égard, le communiqué publié par le CDPA, le 25 mars, au lendemain de la proclamation des résultats, résume fort bien leur sentiment : en effet, le parti de Gnininvi se félicite du déroulement du scrutin, qu’il qualifie d’ « avancée démocratique ». N’hésitant pas à rendre un hommage appuyé à Kérékou, il poursuit : « Le peuple lui sait gré de sa sortie de la scène politique lors de la conférence nationale en 1990 » (sous-entendu contrairement à Eyadéma).

Les démocrates authentiques, en général, le CTCL en particulier, ne partagent évidemment pas ce point de vue. Evidemment, l’attitude de Kérékou en 1990-1991 ne devait rien à une quelconque « sagesse », mais plutôt à la réalité du rapport des forces qui ne lui était plus favorable : son pouvoir était miné, affaibli, bref, il n’avait pas d’autre choix. Nous n’avions d’ailleurs pas manqué d’exprimer nos doutes et notre inquiétude sur le caractère démocratique de ce changement, sur la réalité de cette démocratie dont l’un des premiers gestes fut d’accorder l’immunité au principal responsable des malheurs du Peuple, de l’absoudre de tous ses crimes ; cette démocratie qui omet de demander des comptes aux pilleurs, aux voleurs et aux tortionnaires. Il est donc naturel que ce retour de Kérékou, loin de nous réjouir contrairement à la CDPA, accroisse au contraire notre inquiétude.

L’élection de Kérékou a bénéficié par ailleurs du concours de certaines personnalités. Les connaître permet de mesurer la signification de sa victoire. Voici ce que dit à ce propos la Lettre du Continent, un bimensuel français (n°254 du 14 mars 1996):

«En dehors des personnalités sudistes, en particulier ‘les frères de lumière’ (c’est-à-dire les francs-maçons, ajouté par nous NDLR), qui ont décidé de soutenir ‘Kérékou II, l’humaniste’, ce sont surtout le président Eyadéma et l’ancien président Sassou Nguesso qui assurent les ‘arrières’ de Kérékou. L’homme des liaisons entre les trois ‘amis’ est Michel le Cornec… qui aux côtés du ‘général’ et en collaboration avec Albert Tovoedjré, Sévérin Adjovi et Moïse Mensah, organise la campagne de retour au pouvoir… A Paris, mathieu Kérékou qui a eu droit, lors de sa visite d’octobre 1995, à tous les honneurs, y compris ‘la paix des braves’ à la villa Charlotte chez Jacques Foccart, est en cour auprès des ‘anciens’ de la belle époque, de discrètes missions ont été confiées à des missi dominici tel qu’Ariel Bert, l’homme des affaires réservées à la mairie du XIIIè de Jacques Toubon, ministre de la Justice».

De même, l’hebdomadaire «Jeune Afrique» (n°1838 du 27 mars au 2 avril 1996) dans un article de François Soudan intitulé «Le Choix de Foccart», souligne le rôle de la France et de certains pays de la sous-région, notamment le Togo.

Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’aucun de ces «parrains» n’a la réputation d’être un champion de la démocratie, ni d’agir par amour du changement démocratique.

Ce sont d’ailleurs les mêmes qui se montrent les plus satisfaits du retour de Kérékou et qui s’expriment ouvertement dans ce sens.

Ainsi, selon un porte-parole du ministère français des Affaires étrangères M. Yves Doutriaux, « ces élections qui se sont déroulées dans le calme et ont connu une forte participation, témoignent de l’attachement des Béninois à leurs institutions». Plus loin, la déclaration du porte-parole ministériel a particulièrement insisté sur « le bon fonctionnement des institutions attesté par le professionnalisme et l’impartialité manifestés par la Cour constitutionnelle à qui il faut rendre hommage».

De son côté, le maître de Lomé II, n’a pas manqué de saluer «la brillante victoire» de Kérékou et d’exprimer son «réel plaisir». Pour lui, ce succès «éclatant est, à n’en point douter, le fruit de votre expérience politique et de votre sagesse». Quant à Ibrahim Baré Maïnassara du Niger, il s’est même permis d’exprimer sa joie dès le 19 mars, c’est-à-dire avant même la proclamation des résultats !

Si on ajoute à ceux-là les Konan Bédié, les Compaoré…, c’est la grande famille des autocrates africains, qui exprime ainsi sa joie, sous la houlette de leur maître, l’impérialisme français. Et le moins qu’on puisse dire c’est que la CPDA se trouve en bonne compagnie, ce qui ne saurait nous surprendre.

Par ailleurs, on ne peut manquer d’être frappé par l’hommage appuyé rendu par le représentant français à la Cour constitutionnelle béninoise. En effet, tous les démocrates, tous les patriotes et les honnêtes gens ont encore en mémoire la manière dont la France a «pris acte» du résultat de la mascarade électorale présidentielle qui s’est déroulée chez nous en 1993, et savent au moins depuis cette époque, que lorsque la France se félicite d’un fait, d’un événement qui survient dans nos pays, ce n’est jamais de bon augure pour les peuples, parce que c’est toujours dans l’intérêt de nos oppresseurs. Cet hommage n’était donc pas fortuit. En effet, selon les démocrates béninois, la Cour constitutionnelle, composée en majorité de partisans de Kérékou et de ses alliés du moment, non seulement n’a pas pris en compte les nombreux cas de fraude et d’irrégularités flagrantes qui lui ont été signalés, mais a opéré un véritable «coup d’Etat institutionnel» sur la Commission Electorale Nationale Autonome (CENA). Cet organisme chargé de la proclamation des résultats a été en effet écarté, mis sous le boisseau.

Il est donc manifeste qu’au bénin nous avons assisté, non à une avancée démocratique comme l’a prétendu la CPDA, mais à l’alliance de tous les valets béninois de la France autour de Kérékou en vue d’évincer Soglo, considéré comme pro-américain. Et c’est cela qui réjouit tant les autres valets de la sous-région et d’ailleurs, qui ne lui ont pas ménagé leur soutien de toutes sortes. Et pour ceux qui auraient encore des doutes à ce sujet, Kérékou lui-même s’est chargé, par ses premières initiatives et déclarations, de mettre les choses au point, de dissiper toute illusion à son sujet.

En effet, le premier geste de Kérékou, une fois réinstallé à la présidence de la République, fut de se rendre au Nigéria, chez Abacha dont le régime est partout décrié pour ses atteintes inqualifiables aux droits démocratiques ; puis ce furent tour à tour Eyadéma, Compaoré, Ibrahim Baré Maïnassara, qui reçurent sa visite. Bien plus, son comportement face à Eyadéma qui l’accueillit à Kara, fut des plus significatives. En effet, il déclara qu’il se mettait sous les ordres de ce dernier, qu’il reconnaissait en lui son supérieur hiérarchique ! C’est dire que pratiquement il fait d’Eyadéma son modèle ! Pire, laissant éclater son véritable sentiment, il s’en est violemment pris aux « intellectuels tarés », à « ces gens de la Baule qui voudraient donner des leçons aux hommes d’expérience comme lui et ses amis ». Kérékou en est même venu à incriminer le sommet de la Baule, alors qu’il est de notoriété publique que les grands mouvements de révolte populaire ont connu leur paroxysme en 198-1989 au Bénin, et ne doivent donc rien à ce sommet, auquel ils sont largement antérieurs : le sommet de la Baule ne s’est en effet tenu qu’en juin 1990.

Dans sa haine viscérale envers la démocratie, Kérékou oubliait même ce détail.

Face à cette situation, nous affirmons, pour notre part, que le problème crucial qui doit être au cœur des préoccupations de tous les vrais démocrates, à ce moment où Kérékou revient au pouvoir, c’est celui du sort de nos compatriotes réfugiés au Bénin. Il est en effet certain que le soutien appuyé, la sollicitude constante dont Eyadéma a fait preuve à l’égard de son compère béninois n’est pas sans contrepartie, et que le maître de Lomé II voudrait régler cette question des réfugiés dont la présence constitue une dénonciation de son régime.

On sait que déjà sous Soglo, des sbires de l’autocrate n’hésitaient pas à franchir la frontière pour aller perpétrer provocations et attentats contre nos compatriotes. Il ne fait aucun doute qu’ils vont avoir maintenant des coudées plus franches, et que la situation de nos parents, frères, sœurs et amis réfugiés au Bénin risque de devenir encore plus précaire. C’est d’ailleurs déjà le cas, depuis que les expulsions, les reconduites à la frontière sous n’importe quel prétexte, ont pris une cadence inquiétante.

Dans la situation actuelle, nos compatriotes réfugiés au Bénin ne peuvent compter que sur la capacité des Peuples togolais (et notamment sur ceux en exil dans les autres pays, en Europe et en Amérique) et béninois à se mobiliser et à mobiliser l’opinion démocratique internationale, afin que celle-ci demeure constamment alertée. C’est pourquoi nous ne pouvons que saluer l’heureuse initiative de la Ligue pour la Défense des Droits de l’Homme au Bénin, et la campagne qu’elle a initiée par voie d’affiches pour rappeler le principe de la protection des réfugiés, et pour adresser en quelque sorte une mise en garde au pouvoir Kérékou.

Ce problème, manifestement, n’intéresse plus la CDPA et ses compères, fort occupés à saluer l’«avancée» de la démocratie au Bénin !

  1. L’exemple du Niger

Au Niger, s’était également déroulé en 1991-93 un processus conforme aux vœux des partisans de la démocratie par les urnes : une conférence nationale, une nouvelle constitution, des élections présidentielles, législatives… On connaît la suite.

En effet, le 27 janvier 1996, l’armée, sous la conduite du Colonel (puis Général) Ibrahim Baré Maïnassara, intervient brutalement, renverse par un coup d’Etat le président légal et le gouvernement, met en place une junte militaire, le Comité National de Salut. Le prétexte ? Le général putschiste prétend qu’il veut restaurer la stabilité, mettre fin aux querelles politiciennes auxquelles se livraient le président Mahamane Ousman, le Premier ministre Hama Amadou, le Président de l’Assemblée Mahmadou Issifou. En fait, Ibrahim Baré Maïnassara est un homme du défunt autocrate Kountché, et il s’est toujours montré hostile à l’idée d’une quelconque ouverture du Niger à la démocratie ; de plus, on prêtait au président Mahmadou Ousman l’intention de remanier l’armée au sommet : les militaires ont donc préféré devancer une telle mesure.

Quoi qu’il en soit, dans la foulée du putsch, une nouvelle constitution est élaborée. Adoptée par un référendum largement boycotté, cette constitution est manifestement taillée sur mesure pour le chef de la junte militaire.

L’élection présidentielle qui s’ensuit, les 7 et 8 juillet, est une mascarade. Alors que le scrutin n’était pas encore clos, Ibrahim Baré Maïnassara dissout la Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI), qu’il remplace par une « commission des électeurs » dont le président est nommé par lui. Pendant ce temps, quatre des candidats sont assignés à résidence, des centaines de Nigériens sont arrêtés pour avoir protesté face à ces menées antidémocratiques. C’est dans ces conditions qu’il a pu assurer son élection. Le quotidien français «Le Monde» (10 juillet 1996) note d’ailleurs à ce propos: «Il a sans doute fallu des informations très inquiétantes sur les tendances électorales pour que l’auteur du putsch du 27 janvier, le Général Maïnassara prenne une décision aussi importante».

Bien entendu, cela n’a pas empêché la France de « prendre acte » une fois de plus, comme cela s’est fait chez nous, et de marquer sa satisfaction. Non seulement les experts qu’elle a dépêchés n’ont rien trouvé à redire devant de tels forfaits, mais au contraire, c’est son ministre de la Coopération, Godfrain qui ose déclarer : « Quand un dictateur après tout se soumet au suffrage universel, c’est un progrès ». Ce qui n’est là qu’une manière de marquer son mépris pour le Peuple nigérien et pour les peuples africains dans leur ensemble. Le 29 juillet 1996, c’est au tour du président Chirac de saluer par un message le président « élu ». Bref, la France fut la seule des grandes puissances à se féliciter de ses résultats (le Département d’Etat américain a parlé quant à lui d’ « élections frauduleuses »), tout simplement parce que ceux-ci répondent à son objectif : assurer la stabilité du régime néocolonial et affirmer sa propre hégémonie sur le Niger.

Il va sans dire que dans ce cas également, on ne saurait parler de progrès de la démocratie. La preuve en est d’ailleurs que la répression et les atteintes aux droits démocratiques des Nigériens n’ont nullement cessé ; les arrestations et les détentions arbitraires se multiplient ; les opposants sont souvent bastonnés et rasés afin de les intimider.

De ces exemples, qui sont d’ailleurs loin d’être exhaustifs, on peut tirer les conclusions suivantes:

  • Dans aucun de nos pays la démocratie n’a connu de progrès à travers les élections:

  1. ces élections, de toute façon, n’ont jamais eu pour enjeu la démocratie et ceci doit être clair dans notre esprit. En effet, les partis de l’«Opposition démocratique» qui se présentent contre les partis antipopulaires en place dans ces pays ne sont pas porteurs d’une alternative démocratique véritable. Simple clubs électoraux, ils partagent avec leurs rivaux au pouvoir la même vision, les mêmes options économiques et sociales (ils sont tous partisans des plans d’ajustement structurel dont on sait qu’ils signifient toujours plus de misère et plus d’oppression pour les peuples).

De ce fait, leur victoire de toute façon n’aurait certainement pas entraîné l’instauration de la démocratie

  1. Ces élections, organisées par les pouvoirs autocratiques qui ont revêtu des habits de démocrates, non seulement n’ont apporté aucun changement démocratique, mais ont surtout servi d’exutoire pour étouffer toute velléité de lutte chez nos peuples, tout en permettant à ces autocrates de se donner une nouvelle légitimité, de se présenter en «élus du peuples».

L’exemple le plus achevé, à ce sujet, est celui que nous présente le Sénégal. Dans ce pays, le multipartisme existe officiellement depuis près de 20 ans (révisions constitutionnelles de 1976, 1978 et 1981) et des élections ont lieu régulièrement. Mais c’est le même parti qui, de Senghor à Abdou Diouf, les gagne, et tous les moyens, tous les trucages sont bons pour cela.

  • Il se confirme, au vu de tous ces exemples, que la question qui se pose va bien au-delà du cadre togolais et des manigances de la bande à Eyadéma; qu’il s’agit d’une question de portée générale, universelle qui concerne le rôle et la place des élections dans le processus démocratique, question sur laquelle nous devons avoir des idées claires.

  1. Du rôle et de la place réels des élections

Pour pouvoir répondre à cette question, il nous faut d’abord revenir à la question de la démocratie.

    1. Encore une fois à propos de la démocratie

La démocratie, avions-nous dit, se définit comme le pouvoir du Peuple. Dans nos publications antérieures, nous avons tenté de cerner contenu de ce «pouvoir du peuple». Il n’est pas inutile d’y revenir. Pour cela, commençons donc par examiner cette question du pouvoir. Ce mot renferme la notion de force (être capable de), de domination (exercer le pouvoir sur). Le pouvoir politique n’est rien d’autre que la capacité de prendre et faire exécuter des décisions, mais aussi la capacité de sanctionner. Ce qui suppose le contrôle des organes de décision, de commandement, d’exécution et de répression, bref, de ce qu’on appelle l’appareil d’Etat, c’est-à-dire: le gouvernement, l’administration, l’armée, les polices, les diverses assemblées… Sans le contrôle effectif de l’appareil d’Etat , tout le reste n’est qu’illusion. Par exemple, détenir la majorité à l’Assemblée nationale ne signifie pas nécessairement que l’on a le pouvoir ; appartenir au gouvernement ne signifie pas nécessairement que l’on exerce le pouvoir.

Lorsque l’appareil d’Etat est sous contrôle d’une minorité, on parle d’autocratie (le pouvoir suprême revient à un individu) ou d’oligarchie (le pouvoir est exercé par un petit groupe d’individus). Le propre de cette minorité est qu’elle exerce le pouvoir contre la volonté de la majorité, contre la volonté du Peuple. L’appareil d’Etat, qui est entre ses mains, sert dans ce cas à maintenir ce dernier en respect : il est utilisé pour « maintenir l’ordre », c’est-à-dire l’ordre de l’oppresseur, et ce maintien de l’ordre passe nécessairement par la répression du Peuple, la confiscation des droits et libertés démocratiques, car c’est seulement ainsi que cette minorité peut pérenniser son régime.

La démocratie ou pouvoir du peuple, signifie que les organes de décision, de commandement, d’exécution, de répression…, sont entre les mains du Peuple. Cela suppose un appareil d’Etat transformé, démocratisé, un appareil nouveau, fonctionnant selon les principes démocratiques, tels que nous les avons déjà exposés. C’est seulement à cette condition que la volonté du Peuple peut se traduire en actes. Ainsi, la démocratie est inconcevable avec une armée antidémocratique formée pour réprimer le Peuple, et c’est pourquoi un véritable changement démocratique implique nécessairement le démantèlement des FAT et la mise en place d’une armée nouvelle, chargée d’une autre mission. Il en est de même des diverses polices, de l’administration : on ne peut pas parler de démocratie si les mesures démocratiques, populaires sont sans cesse freinées, entravées par une administration de type ancien, autocratique.

Une fois admises ces conclusions, définir le rôle et la place des élections dans le processus démocratique ne doit plus poser de problème.


    1. Les droits démocratiques sont le résultat de luttes et de conquêtes populaires


Il s’agit avant tout de répondre à deux questions essentielles : peut-on compter sur des élections libres, transparentes et équitables dans un régime dominé par une minorité antipopulaire, autocratique ou oligarchique ? Les élections permettent-elles d’assurer les transformations démocratiques indispensables à l’instauration de la démocratie ?

A la première de ces questions, nous ne pouvons répondre que par la négative.

En effet, le propre de l’autocratie (ou de l’oligarchie), avons-nous dit, c’est d’exercer le pouvoir la volonté populaire et d’utiliser à cette fin l’appareil d’Etat. Ce contrôle de l’appareil d’Etat signifie pour elle :

  • le pouvoir de réprimer le Peuple ;

  • le pouvoir de confisquer les droits et libertés démocratiques et en particulier :

* le pouvoir de bloquer tout processus électoral (comme cela s’est passé chez nous de 1967 à 1979) ;

* le pouvoir de transformer les élections en mascarade, en truquant le scrutin, en terrorisant les électeurs ;

* le pouvoir de manipuler les résultats électoraux, de les interpréter comme elle l’entend, voire de passer outre.

Il va de soi que cette minorité oppresseuse usera de ce pouvoir, et l’on ne peut s’attendre à ce qu’elle agisse autrement, à moins de vouloir son propre suicide, ce qui est improbable.

Les exemples du Togo, du Bénin, du Burkina Faso, du Gabon, de Côte d’Ivoire…, ne sont donc pas une surprise. Ils montrent combien un clan autocratique ou oligarchique installé au pouvoir chez nous, et ayant en main l’appareil d’Etat, se laisse difficilement déloger par un clan rival par la voie électorale, c’est-à-dire même lorsque, comme nous l’avons vu, l’enjeu des élections n’est pas la démocratie. C’est dire qu’il est encore plus improbable que les minorités oppresseuses se laissent déloger par les forces démocratiques et permettent à celles-ci de gagner tranquillement les élections.

C’est pourquoi «le droit à des élections libres, transparentes et équitables», comme tous les autres droits démocratiques, ne peut résulter que de l’affaiblissement, ou mieux encore, de l’effondrement des minorités oppresseuses, autocratiques ou oligarchiques. Naturellement, il ne saurait être la conséquence d’un coup d’Etat. Nous savons que le coup d’Etat, ce n’est que le remplacement à la tête de l’appareil d’Etat, d’une minorité oppresseuse par une autre minorité oppresseuse, et l’exemple encore tout récent du Niger vient de confirmer une fois de plus, que le putsch n’est pas porteur de droits démocratiques. Ces droits sont toujours la conséquence de conquêtes populaires, le résultat de luttes du peuple. Ils progressent au fur et à mesure que l’autocratie, sous les coups de ces luttes, est acculée à la défensive ; ils régressent quand ces reculent ; ils ne peuvent s’épanouir librement qu’avec la disparition complète de toutes les minorités oppresseuses.

A cet égard, notre expérience de ces dernières années est riche d’enseignements sur les rapports entre la lutte populaire et les droits et libertés démocratiques.

La leçon essentielle que nous tirons de cette expérience, c’est en effet la confirmation du fait que la liberté et la démocratie sont avant tout le résultat des luttes et des conquêtes des masses populaires, et que c’est la lutte du Peuple qui constitue le moteur de tout processus démocratique réel.

Il n’y a aucun doute en effet que c’est l’irruption du Peuple dans la rue, le 5 octobre 1990, et le mouvement insurrectionnel populaire d’Octobre-Novembre 1990, qui ont permis de conquérir les quelques libertés dont nous avons pu jouir, libertés qui sont de nouveau gravement menacées, remises en question aujourd’hui. Nul doute que c’est ce mouvement qui a libéré la parole du Peuple, imposé le droit de manifestation, permis à la presse privée non gouvernementale (Le Courrier du Golfe, Forum Hebdo, Carrefour, Le Mono, La Parole, La tribune des Démocrates, etc…) de naître et de se développer, et que c’est dans la foulée de ces conquêtes que des partis et organisations politiques ont pu voir le jour et travailler en dehors des structures du pouvoir.

C’est donc à juste titre qu’on pouvait parler d’un Togo d’avant le 5 octobre et d’un Togo d’après le 5 octobre 1990 du point de vue des libertés. Il est certain que dans ce domaine, les négociations entre la clique Eyadéma et l’ «Opposition démocratique», n’y sont pour rien, et pas plus d’ailleurs que la fameuse CNS.

Mais comment est-possible de démontrer ce rôle décisif de la lutte populaire dans la conquête des libertés démocratiques et dans le processus démocratique.

Nous connaissons à ce propos la position des partisans de la démocratie par les urnes, de Koffigoh à Gnininvi, de Ed Kodjo à Agboyibo… telle qu’ils l’ont illustrée par leurs déclarations et leurs pratiques particulièrement depuis le soulèvement populaire d’Octobre-Novembre 1990. Pour les faux amis du peuple, la révolte populaire doit être simplement considérée avant tout comme un signe adressé à Eyadéma. Son rôle c’est tout simplement d’avoir fait comprendre à ce dernier que le peuple veut la démocratie de toutes ses forces. Bref, de l’avoir rendu en quelque sorte attentif, sensible aux aspirations populaires, de l’avoir convaincu de faire preuve de bonne volonté, de faire des concessions ; le premier signe de cette «prise de conscience» de l’autocrate serait, de ce point de vue, le discours du 30 octobre 1990, concrétisé par la formation d’une commission électorale, et l’établissement d’un calendrier pour la mise en place de nouvelles institutions. Il suffisait donc de continuer à persuader Eyadéma d’ «aller encore plus loin», (Ed. Kodjo), de «jouer la carte de la démocratie» (Gnininvi), si besoin est, en faisant appel au mouvement populaire pour lui adresser d’autres « signes ». Ainsi la grève de juin 1991 devait le «persuader» de tenir la «Conférence nationale souveraine», d’où l’arrêt du mouvement aussitôt signé l’accord du 12 juin ; la manifestation «pacifique» du 23 janvier 1993, était destinée à convaincre la délégation ministérielle franco-allemande Débarge-Schaeffer de faire pression sur Eyadéma…

Mais la vie s’est chargée de démontrer l’absurdité, l’opportunisme et l’irréalisme de ce genre de raisonnement. En effet, si l’émergence des libertés démocratiques était la conséquence d’une « prise de conscience démocratique» d’Eyadéma, face à l’ampleur des revendications populaires, si l’on peut réduire le rôle du mouvement populaire à celui de simple signe à l’adresse de ce dernier, comment alors expliquer l’ «insensibilité» du même Eyadéma, face à un « signe » aussi fort que la « grève générale illimitée », une grève de plus de 9 mois, avec son cortège de souffrances inouïes ? Pourquoi les nombreuses discussions, tractations et négociations au sommet n’ont pas permis à la démocratie de faire un pas de plus ? Cela nos « démocrates » sont bien incapables de l’expliquer ; et c’est pourquoi ils se contentent d’en faire le constat et de pleurnicher. Et il en est ainsi précisément parce qu’ils ne veulent pas voir que la liberté , les droits démocratiques ne sont que la conséquence de rapport de forces, et que c’est dans la mesure où le peuple parvient à faire pencher ce rapport de forces en sa faveur qu’il gagne des libertés.

Les années 1990-1991 furent à cet égard fort significatives. Pendant cette période, il n’était plus possible au pouvoir autocratique de gouverner comme avant, face à l’impétuosité des luttes populaires, et c’est dans ces conditions qu’ont pu émerger quelques espaces de liberté. Ces espaces se sont réduits par la suite, au fur et à mesure que le pouvoir reprenait de l’ascendant, que le Peuple trompé, floué par l’ «Opposition démocratique», victime de massacres répétés, rentrait dans les rangs.

A l’aide de quelques exemples concrets, voyons comment les choses se sont passées.

    1. La liberté d’expression

On peut résumer d’une phrase la situation qui prévalait à ce propos, au plus fort du règne absolu de l’autocrate : même dans l’intimité des foyers, on avait peur de s’exprimer. L’atmosphère était des plus oppressants.

Cette situation s’explique par plusieurs facteurs :

  1. les arrestations arbitraires, les détentions sans jugement pour simple délit d’opinion, les tortures et sévices sans nom que l’on subissait dans les geôles semaient la terreur parmi les masses non organisées et jouaient un rôle dissuasif. Rappelons-nous ces détenus conduits dans leurs lieux d’origine, humiliés devant les leurs et de surcroît obligés d’aller remercier « le Guide », une fois libérés ;

  2. l’embrigadement dans le fantoche RPT et dans les « marchantes », rendait difficile la libre expression ;

  3. la nuée d’agents, de mouchards et d’espions de tout acabit que le pouvoir avait répandus sur tout le territoire pour épier les faits et gestes des Togolais contribuait à développer cet atmosphère de peur ;

  4. à cela il faut ajouter l’absence d’une véritable riposte susceptible de donner courage au Peuple.

C’est tout cela qui avait fini par créer cette situation, où l’on fantasmait sur les « espions  d’Eyadéma » dont on exagérait le nombre et l’efficacité : « Eyadéma a des espions partout », entendait-on répéter.

Il faut également souligner la responsabilité particulière de nos grands « démocrates » d’aujourd’hui, qui hier encore ne cessaient de répéter que « le pouvoir est trop fort ». Ceux-là qui, par leurs pleurnicheries s’employaient à décourager le Peuple dans sa volonté de la lutte.

C’est bien en changeant cette situation par son insurrection que le Peuple avait effectivement imposé la libre expression :

  • en effet, l’une des conséquences du mouvement populaire insurrectionnel, c’est qu’il avait débarrassé le Peuple de la peur, et lui avait permis de retrouver sa fierté et son courage, et par la même occasion, sa volonté de s’exprimer librement, espions ou pas, répressions ou pas;

  • l’autre conséquence du mouvement populaire, c’est qu’il avait bousculé le camp de l’autocratie ; des fêlures étaient apparues au sein de l’appareil d’Etat : l’administration était paralysée (préfets et autres hauts fonctionnaires ont pris la fuite); l’armée se divisait et n’était plus tout à fait sûre; espions, agents et autres mouchards, jusque-là objets de terreur pour les masses, ne cherchaient plus qu’à se cacher, s’ils ne changeaient pas carrément de camp. Bref, la machine de répression antipopulaire ne répondaient plus bien aux commandes. C’est cette paralysie de l’appareil d’Etat, qui laissa le champ libre Peuple. C’est ainsi que s’explique la conquête de la liberté d’expression.

Puis il y eut la CNS, et les multiples tractations que nous connaissons. Le Peuple était prié de rester «sage», de se croiser les bras, de laisser les « élites » négocier. L’autocrate put ainsi profiter d’un précieux répit pour se remettre en selle, retourner la situation en sa faveur, et, par une série de massacres impunis, tenir de nouveau en respect un Peuple d’ailleurs déboussolé par les trahisons et les renoncements des dirigeants de l’ « Opposition démocratique ». Dans ces conditions, la liberté d’expression ne peut que régresser.

D’autres droits et libertés ont connu une évolution analogue, et dans les mêmes conditions. Prenons donc un autre cas, celui de la presse par exemple.

    1. La liberté d’expression

La liberté de presse, en tant que forme particulière de la liberté d’expression, fut également un acquis du mouvement populaire insurrectionnel. C’est en effet ce mouvement qui a favorisé l’éclosion d’une abondante presse privée non gouvernementale, laquelle s’est imposé au pouvoir autocratique sans attendre une quelconque autorisation dont elle n’avait que faire. Eyadéma naturellement ne voyait pas d’un bon œil cette nouvelle situation. Il aurait bien voulu faire taire ces journaux dès cette époque : il avait à sa disposition un code de la presse voté exprès par l’assemblée RPTiste aux ordres (la loi du 30 novembre 1990), et qui lui permettait le plus « légalement » du monde, d’étrangler économiquement, par de lourdes amendes et par condamnations répétées, tout journal dont il voulait la disparition: il lui suffisait pour cela d’évoquer la «diffamation», l’ «injure au Chef de l’Etat», ou la «diffusion de fausses nouvelles». S’il n’a pas pu le faire pendant cette période, ce n’est certainement pas faute d’avoir essayé. Il était tout simplement incapable de faire appliquer cette loi scélérate, et c’est pour cette raison que les procès étaient systématiquement ajournés, reportés sine die, enterrés. Ainsi en fut-il du procès intenté par Eyadéma-Ameyi contre Le Courrier du Golfe et Forum Hebdo en janvier 1991.

Et ceci avait une raison bien simple : bousculé par la force impétueuse du mouvement populaire, le pouvoir autocratique était acculé à la défensive ; ses divers instruments n’obéissaient plus aussi bien aux commandes : c’était le cas du fantoche RPT et de ses officines d’embrigadement, de l’armée, de la police (beaucoup avaient même quitté leur uniforme), comme des agents secrets et autres espions ; mais c’était aussi le cas des juges et magistrats : certains d’entre eux, par opportunisme ou par conviction, commençaient à afficher des opinions démocratiques, à réclamer l’indépendance de la magistrature ; les autres, les RPTistes impénitents, se faisaient tout petits, et songeaient plutôt à se faire oublier, pour sauver leur peau. Leur principale préoccupation, c’était avant tout d’éviter les représailles populaires qu’ils n’auraient certainement pas manqué d’attirer sur eux si jamais ils acceptaient de prendre la responsabilité de procès iniques et scélérats contre les journaux.

A l’heure où même un Tchalim Tcha Koza, tout ministre qu’il fût, n’avait d’autre choix que de prendre ses jambes à son cou devant des étudiants en colère qui menaçaient de le brûler vif, à l’heure où des préfets, des commissaires de police et des policiers décriés se terraient, ces juges et magistrats estimaient plus sage d’attirer le moins possible d’attention sur leurs personnes. C’est dans ces conditions que la liberté de presse s’est imposée, que les journaux non gouvernementaux ont pu se développer dans une relative liberté. Une liberté toute relative disons-nous. En effet, si les journaux purent éviter les procès scélérats grâce au rapport de force instauré par la mobilisation populaire, ils n’étaient pas toujours à l’abri des attaques d’ « éléments incontrôlés » ; mais prisonniers du légalisme ambiant, ils étaient incapables de se défendre.

On voit bien que cette liberté (relative) de la presse ne devait rien à la bonté d’âme d’Eyadéma, ou à sa conversion aux idéaux démocratiques, ni à quelque institution démocratique, ni à la vertu du dialogue et de la réconciliation. A preuve, force est de constater que c’est précisément après la grande messe de la CNS et la mise en place d’institutions nouvelles, saluées comme « des étapes de la marche du Togo vers la démocratie », que nous assistons au contraire à une régression indéniable, à un recul très net des libertés conquises en 1990-1991, et plus précisément de la liberté de presse.

En effet, on ne compte plus aujourd’hui les journaux et les journalistes attaqués en justice pour «offense envers le Chef de l’Etat» et condamnés à de lourdes peines. C’est le cas par exemple du directeur de La Lettre de Tchaoudjo, qui fut condamné sur une double plainte, celle d’Eyadéma et celle du ministère de la Défense, à 12 mois de prison, dont 11 avec sursis (plainte d’Eyadéma, à 1 an de prison avec sursis (plainte de Bouraïma), à 3,5 millions de francs, et à 1 franc symbolique.

Etant donné la trésorerie de la plupart de ces journaux, cette condamnation équivaut en réalité à une condamnation à mort. C’est une manière d’interdire un journal, sans avoir à signer un arrêté d’interdiction qui aurait fait mauvais effet, qui aurait effacé le vernis démocratique. Pendant ce temps, les « éléments incontrôlés » continuent de sévir de plus belle en toute impunité.

Tout le monde sait qu’un bon nombre de journaux ont dû mettre la clé sous la porte, non seulement pour éviter les procès, mais aussi pour fuir les représailles. Tout le monde connaît le sort qui fut réservé à Gbenouga, de la Tribune des démocrates… Mais pourquoi tout cela est-il possible aujourd’hui ?

  1. parce que la politique électoraliste du dialogue, des tractations au sommet, qui prétendument devait asseoir la démocratie, n’a eu pour conséquence que de désarmer le Peuple, d’entraîner le reflux du mouvement populaire, garant réel de ces conquêtes démocratiques, ce dont l’autocrate a profité pour ressouder son système. C’est en effet ce qui se passe toujours et sous tous les cieux, lorsqu’on fait tout pour persuader le Peuple de se tenir tranquille, lorsqu’on fait tout pour étouffer les initiatives populaires, sous prétexte de laisser les « dirigeants négocier la démocratie », sous prétexte de « bannir la haine entre les Togolais », ou de « ne pas verser le sang togolais »…;

  2. Eyadéma a pu d’autant plus ressouder son système, remonter sa machine qu’il a pu utiliser le répit que la politique du dialogue lui a si généreusement offert, pour épurer celle-ci de ses éléments peu sûrs, n’hésitant pas à recourir à des tueries sanglantes, notamment dans l’armée comme nous l’avons vu ;

  3. La machine ainsi ressoudée a donc pu se remettre en marche. C’est le cas en particulier des juges et magistrats RPTistes qui, se sentant désormais en sécurité derrière un appareil de répression bien remonté, sûrs de leur impunité, délivrés de toute crainte d’une riposte populaire, n’hésitent plus à se charger des procès scélérats devant lesquels ils reculaient auparavant, et ne se privent plus de prononcer de lourdes condamnations, selon les ordres de leur maître Eyadéma.

Comme on peut le constater, c’est bien le recul du mouvement populaire, victime de la politique du « grand pardon », de la « réconciliation nationale », de la politique de tractations au sommet, c’est-à-dire de l’électoralisme, qui est responsable de cette lamentable situation.

Ces deux exemples pris parmi tant d’autres dans l’expérience de ces 4 dernières années (on peut faire le même raisonnement pour la liberté de vote, le droit de manifester, etc), confirment bien le rôle primordial, indispensable, décisif du Peuple, de la lutte populaire dans tout processus démocratique. Ils montrent que seul le Peuple est à même de conquérir et de conserver les libertés démocratiques, que c’est lui seul qui, par la mobilisation, peut faire reculer les forces anti-démocratiques et instaurer un rapport de force favorable et qu’inversement, c’est la démobilisation du Peuple qui entraîne le recul des libertés démocratiques. Il en est donc de même du droit à des élections libres, transparentes et équitables. Il est en effet certain que si par hypothèse, des élections s’étaient déroulées en 1991, ce droit aurait été davantage respecté. En effet, le Peuple alors à l’offensive, se serait mobilisé en masse pour veiller sur la régularité des opérations électorales et pour débusquer les fraudeurs ; il aurait pu voter sans crainte, et il est certain que les résultats auraient été différents de ce qu’ils sont aujourd’hui. De cette hypothèse, l’ «Opposition démocratique» aurait même pu l’emporter, même si, nous le savons, cela n’aurait pas conduit aux changements démocratiques auxquels le peuple aspire.

Mais ces considérations ne sont pas des faits exceptionnels, isolés qui concernent uniquement notre pays ; il s’agit au contraire d’une règle commune à toute l’Humanité, comme en attestent l’Histoire et l’expérience des Peuples. En effet, les grands acquis politiques (le suffrage universel, la liberté de presse…), ou sociaux (la journée de 8 heures de travail, entre autres), sont le résultat de luttes et de lourds sacrifices des travailleurs et des peuples, et non le fruit de la bonté des classes oppresseuses.

Par ailleurs, il n’est pas certain qu’une victoire électorale des forces démocratiques, à supposer même qu’elle puisse survenir, suffise à elle seule à assurer les transformations démocratiques nécessaires.

En effet, la prise et la transformation de l’appareil d’Etat (et ceci, nous le savons concerne non seulement le gouvernement, mais l’administration, l’armée, les polices, la justice…) qu’implique l’instauration de la démocratie, mettent nécessairement en cause les intérêts et les privilèges des minorités oppresseuses, dès lors qu’il s’agit de transformations réelles et non de replâtrages et d’accommodements de surface. Pour nous en tenir à un exemple concernant l’armée, l’instauration de la démocratique suppose le démantèlement des FAT et son remplacement par une armée nouvelle, composée de citoyens en armes, c’est-à-dire fondée sur le service militaire universel. Les accommodements de surface, c’est ce qu’a tenté le gouvernement de Transition de Koffigoh, en 1991, avec la nomination d’un nouveau Chef d’Etat-major en la personne du Colonel Bonfoh. La suite, on la connaît.

Dans ces conditions, à qui fera-t-on croire que l’on pourrait convaincre par exemple les FAT de s’autodissoudre, tout simplement en brandissant devant elles des bulletins de vote ? Peut-on imaginer un seul instant que l’administration, les polices d’un régime autocratique accepteraient volontiers de se transformer d’elles-mêmes pour se mettre au service du Peuple ? Que leurs différents chefs abandonneraient d’eux-mêmes les honneurs et les privilèges auxquels ils sont habitués, tout simplement parce qu’une majorité de citoyens électeurs en manifeste le désir par son vote ? Pas le moins du monde. Au contraire, non seulement la minorité oppresseuse s’accroche de toutes ses forces, pour demeurer en place, mais en cas de défaite, elle met tout en œuvre pour s’opposer aux transformations démocratiques, et pour préparer sa revanche. Pour cela, elle se sert de tous les moyens dont elle est capable, secrets et non secrets, violents ou non violents, et n’hésite pas à mettre en jeu ses alliances intérieures comme extérieures. Face à cette coalition, il ne fait aucun doute que le bulletin de vote apparaît très vite comme un moyen bien dérisoire. Et ceci est vrai pour notre pays, comme pour les autres pays du monde, et cette réalité est attestée par de nombreux exemples.

Prenons le cas du Chili de Salvador Allende. Le 4 novembre 1970, Salvador Allende, candidat d’une coalition des forces populaires, était élu président de la République du Chili. Il entreprit aussitôt d’appliquer le programme de réformes économiques sur lequel il avait été élu. Mais il se heurta aux intérêts des Etats-Unis et des multinationales. Ceux-ci, s’appuyant sur la réaction locale, mirent tout en œuvre pour paralyser, déstabiliser, isoler le nouveau gouvernement (sabotages, provocations, incitation à la grève, assassinats…), pour l’acculer à la démission. Mais toutes leurs tentatives échouèrent. Aux élections législatives de mars 1973, la coalition populaire enregistra une forte progression. Il apparut ainsi clairement que l’on ne pouvait pas venir à bout de ce gouvernement par des moyens légaux. Alors, on recourut à l’armée, qui jusque-là passait pour « constitutionnaliste », c’est-à-dire respectueuse de la légalité établie, « neutre » en quelque sorte. En réalité, celle-ci n’attendait que le moment favorable pour en finir avec le gouvernement Allende, et elle avait planifié son intervention en coordination avec les services secrets américains.

C’est ainsi que le 11septembre 1973, le palais présidentiel fut bombardé par l’aviation puis pris d’assaut par la troupe. On retrouva le président Allende mort… De nombreux démocrates furent arrêtés, exécutés, envoyés dans des camps de concentration. C’est ainsi que le fascisme s’installa pour plusieurs années au Chili.

L’exemple vaut également pour Haïti. Le 1990, le père Aristide, candidat soutenu par les couches populaires, remportait haut la main l’élection présidentielle. Son rival Marc Bazin, appuyé par les Etats-Unis, était largement battu. Quelques mois après, il fut renversé par un coup d’Etat fomenté par l’armée (très liée aux Etats-Unis), et dut partir en exil au Venezuela, puis aux Etats-Unis. Il est alors l’objet de pressions incessantes et doit, pour retrouver son poste, se soumettre au diktat américain : accorder l’amnistie aux putschistes et les laisser partir à l’étranger, impunis et avec leur fortune, fruit du pillage du peuple ; ne pas briguer un second mandat présidentiel ; accepter l’application des plans d’ajustement structurel ; bref, oublier ses velléités de réforme. Comme l’ont fait savoir des officiels américains eux-mêmes, c’est «Aristide sans aristidisme». N’en déplaise à une certaine presse de chez nous, il n’y a pas eu restauration de la démocratie en Haïti !

Ce qu’enseignent l’Histoire et l’expérience des Peuples, c’est que seul le peuple reste le meilleur rempart des libertés. C’est en effet par son organisation et par sa mobilisation qu’il pourra faire face aux complots et à tous les mauvais coups des ennemis de la démocratie désireux de prendre leur revanche, ce qui est inévitable : attentats, sabotages, tentatives de coup d’Etat, guerres civiles réactionnaires sont toujours à redouter après la victoire de la démocratie, à l’instigation des forces antidémocratiques. Ni les dirigeants à eux seuls, ni les institutions ne pourront jamais faire face s’ils ne sont pas appuyés par la mobilisation, l’organisation et la vigilance populaires. Evidemment, cette vigilance, cette capacité d’organisation et de mobilisation sont des qualités que l’on ne pourra jamais acquérir si l’on s’intéresse uniquement aux échéances électorales, si l’on se préoccupe uniquement de ses « responsabilités électorales ».

    1. De quelques arguments fallacieux des électoralistes

L’expérience de notre Peuple, l’expérience des peuples du monde le confirment amplement : le droit à des élections libres, transparentes et équitables, comme tous les droits démocratiques, ne peut réellement s’exercer que lorsque la démocratie a été déjà conquise. C’est en effet une conséquence de la démocratie victorieuse. L’élection, le suffrage universel est une manifestation de la démocratie ; il ne saurait être l’instrument décisif pour la conquête de la démocratie.

Mais alors, que penser du rôle des observateurs internationaux ? C’est l’argument qu’agitent souvent et continuent de brandir tous les partisans de la démocratie par les urnes. A les en croire, ces observateurs étrangers constituent la solution au problème électoral, et donc du processus démocratique : leur présence, en assurant la régularité, la transparence des consultations électorales, créerait selon eux les conditions d’une victoire des démocrates et donc du passage à la démocratie. Mais ce n’est là que pure illusion : chez nous, le recours à ces observateurs internationaux a seulement fait le jeu de la France qui a pu ainsi se servir de « puissance  observatrice », pour cautionner la mascarade électorale présidentielle de 1993, qui a vu l’ « élection » d’Eyadéma avec une participation d’à peine 10% des électeurs inscrits. On a d’ailleurs vu comment la France vient de recommencer avec l’«élection» de Ibrahim Baré Maïnassara dans les conditions que l’on sait.

Mais les faux amis du Peuple, pour leur défense, insinuent qu’on pourrait se passer d’observateurs français, recourir seulement à ceux d’autres pays comme de l’Allemagne et des Etats-Unis « plus objectifs ». Mais ce n’est là qu’une preuve de myopie politique ; c’est vouloir masquer cette réalité, à savoir que la France est la principale puissance dominante dans le pays, et que l’on ne peut rien faire sans elle dès lors qu’on accepte cet état de fait, comme c’est le cas de l’ «Opposition démocratique», et que l’on admet, à l’instar d’un Agboyibo, qu’«il y a des réalités géopolitiques dont il faut tenir compte» ou comme Gnininvi, que c’est une «puissance amie» .

Du reste, ce n’est pas par hasard que les observateurs et autres experts que l’on dépêche pour « superviser » les élections chez nous viennent surtout de France, d’Allemagne, des Etats-Unis. Ce sont, en effet, ces puissances impérialistes qui ont le plus d’intérêts et qui interviennent principalement dans notre pays. Il faut donc comprendre qu’à travers leurs observateurs, ces puissances entendent avant tout marquer leur présence, affirmer leur influence, et éventuellement pousser quelques pions. Tel est leur objectif réel au-delà de leurs proclamations officielles sur la démocratie et sur leur « neutralité ». Il ne faut pas oublier que ces puissances impérialistes sont aussi rivales.

Ainsi, pour la France, il s’agit avant tout de conforter sa position de première puissance impérialiste dominante dans nos pays. C’est donc tout naturellement qu’elle apporte sa caution et donne un label démocratique à des élections truquées, qui permettent à ces valets les plus sûrs de demeurer en place. Les autres puissances rivales n’ont dans ces conditions d’autre choix que de «marquer leur différence»: momentanément, elles adoptent une attitude et prennent quelques mesures symboliques (dénonciation de la fraude, suspension de la coopération) destinés à embellir leur image, à leur assurer leur propre clientèle de valets, puis après un délai raisonnable, elles reprennent officiellement les affaires avec le pouvoir établi, ne serait-ce que pour ne pas laisser longtemps la France occuper seule le terrain.

La présence de ces observateurs internationaux n’est que l’illustration du fait que nos élections se situent dans un cadre précis, et bien délimité : celui de la domination impérialiste ; elle ne vise qu’à régler les questions de rivalités entre les valets, entre les minorités oppresseuses, querelles que les observateurs ont précisément pour fonction d’arbitrer. Il est donc tout à fait logique que les faux amis du Peuple, qui sont tous des valets de l’impérialisme s’accrochent à une telle solution. La démocratie quant à elle, n’a rien à y gagner. Compter sur les observateurs internationaux, c’est une solution non seulement illusoire, mais dangereuse pour le Peuple: c’est en effet nier la capacité de ce dernier à assurer lui-même la régularité et la transparence des élections à condition d’être organisé et mobilisé, ce dont il avait pourtant su faire preuve par la façon dont il a mené et réussi le boycott actif de l’élection présidentielle bidon de 1993. Ce n’est qu’une manière de désarmer le peuple en détournant de sa nécessaire organisation.

Les démocrates authentiques, les démocrates révolutionnaires, qui savent quant à eux que la lutte pour la démocratie et la lutte anti-impérialiste sont intimement liées, ne peuvent se permettre aucune illusion sur le rôle de ces observateurs internationaux.

Par ailleurs, on entend souvent des remarques et des réflexions de ce genre: «Vous critiquez la voie électorale parce que vous êtes pour la lutte armée; voyez ce qui se passe au Rwanda, au Libéria, …». Mais cette façon de présenter les choses n’a pour but que de camoufler la responsabilité de l’«Opposition démocratique» dans la régression des libertés conquises en 1990-1991, et dans la situation catastrophique actuelle.

En 1990-1991, il n’était alors question que d’amplifier le mouvement de révolte populaire, de manière à accentuer davantage l’isolement de l’autocrate et à acculer ce dernier jusqu’à sa démission, conformément aux exigences des masses populaires. L’Histoire fourmille d’exemples où des mouvements de révoltes populaires, par leur seule force et par leur ampleur, sont venus à bout de dictatures autocratiques parmi les plus féroces. Ainsi, c’est un soulèvement populaire qui, en 1979, a contraint le Shah d’Iran à la fuite, malgré sa police politique de sinistre mémoire (la SAVAK), et malgré son armée, l’une des plus puissantes à cette époque. C’est également une émeute populaire qui est venu à bout de Jean-Claude Duvalier dit Bébé Doc, le dictateur haïtien en 1983, malgré les tristement fameux « tontons macoutes », tout comme ce fut le cas, la même année, de Ferdinand Marcos, un autre dictateur bien connu, qui régnait alors aux Philippines.

Tout laisse à penser qu’une telle issue était possible chez nous en 1990-1991. Tout le monde a gardé en mémoire ces images de commissariats désertés, ces préfets en fuite, signe évident d’un pouvoir complètement isolé et en train de se déliter : après les fêtes du 27 avril 1991, aucun doute n’était plus possible : il était alors pratiquement certain que ce pouvoir n’en avait plus pour longtemps et que le peuple, dans la dynamique de son soulèvement, était capable de lui donner le coup de grâce, sans pour autant être amené à recourir nécessairement à la lutte armée. Contrairement à ce que veulent faire croire les faux amis du Peuple, les masses ne recourent pas à la lutte armée simplement pour le plaisir de verser du sang, mais parce qu’elles se trouvent souvent dans des situations où elles n’ont pas d’autre choix. C’est dire qu’elles ne vont pas se lancer inutilement sur cette voie, s’il apparaît certain qu’elle peuvent en faire l’économie. C’était précisément le cas en 1990-1991 : de toute évidence, Eyadéma était entrain de connaître le même sort que le Shah, Marcos et Duvalier.

Mais pourquoi ce qui a réussi en Iran, aux Philippines, en Haïti, n’a pas pu l’être chez nous ?

Tout simplement parce que dans ces pays, il ne s’est trouvé aucun «dirigeant démocrate» pour prétendre que le départ de ces dictateurs créerait un «vide politique», ou que ces dictateurs « pourraient rester là » parce qu’on allait pouvoir les battre grâce aux élections. Parce qu’il ne s’est trouvé personne dans ces pays pour proposer une commission «Gouvernement-Opposition» à la veille d’une grève générale illimitée, et fournir ainsi une échappatoire et un répit à ces autocrates en grande difficulté, comme cela s’est produit chez nous en mars 1991, avec la création du FAR. Parce que dans ces pays, il ne s’est trouvé aucun dirigeant de l’«Opposition démocratique» pour substituer aux revendications des masses insurgées (la démission du dictateur), la signature d’un accord et la tenue d’une conférence nationale. Bref, c’est parce que chez nous la lutte a été sans cesse sabotée, torpillée au nom de la «paix et de la réconciliation», au nom de la démocratie par les urnes, par ceux qui se prétendaient les dirigeants de l’ « Opposition démocratique ».

Ce que critiquaient le CTCL et tous les démocrates révolutionnaires, c’est ce sabotage continu de la lutte populaire par des solutions de diversion, c’est ce refus de rompre réellement avec la bande à Eyadéma, et donc d’aggraver l’isolement de celle-ci, ce qui aurait sans aucun doute précipité sa chute dans des conditions moins douloureuses pour le Peuple en ce moment. Nous voyons que la politique électoraliste de conciliation ne visait qu’à sacrifier les intérêts de la lutte aux ambitions personnelles des faux amis du Peuple et c’est cela que nous dénoncions avec force. Mais ce n’était pas du tout au nom de la lutte armée : comme on peut d’ailleurs le vérifier aisément à travers les documents de l’époque, personne ni aucune organisation ne proposait une telle solution en 1990-1991. Seuls les faux amis du Peuple brandissaient cette question comme un épouvantail pour effrayer le peuple et pour justifier leur politique électoraliste de conciliation.

Il n’est pas dans notre intention de nous de disserter sur la théorie de la lutte armée. Une telle question dépasse les limites de ce propos et les capacités d’une organisation de masse comme CTCL. Mais cela ne doit nullement nous empêcher d’apporter nos propres réflexions et de contribuer à dissiper la confusion que les faux amis du Peuple tentent de semer autour d’une question aussi grave, aux amalgames orduriers auxquels ils se livrent.

En effet, lorsque les partisans de la démocratie par les urnes parlent de la lutte armée, c’est toujours la situation au Rwanda, du Burundi, du Libéria qu’ils évoquent comme exemples. Ce n’est pas par hasard qu’ils s’en tiennent seulement à ces cas tragiques. Sans doute il y a des affrontements armés dans ces pays, mais peut-on dire que ces affrontements sont de même nature que ceux qui opposeraient par exemple les peuples à leurs oppresseurs, à leurs ennemis ? Nullement ! La réalité nous apprend donc à toujours caractériser toute lutte armée en tenant compte de ses objectifs, de sa nature, des forces qu’elle oppose, et à ne pas parler de lutte armée ‘en général’ comme le fait l’ «Opposition démocratique».

Ainsi, pour prendre l’exemple du Libéria, les affrontements armés qui s’y déroulent n’ont pas pour objectif la démocratie, et n’opposent pas les forces populaires aux ennemis du peuple libérien ; ils sont seulement l’expression des rivalités entre diverses fractions de la bourgeoisie, divers clans des faux amis du Peuple en lutte pour le pouvoir, et qui utilisent chacun une fraction du Peuple à leurs propres fins. C’est la raison pour laquelle cette forme de lutte qui va à l’encontre des intérêts du Peuple dégénère en affrontements interethniques. Dans ce cas, on parle de guerre civile réactionnaire.

Mais si nous prenons par exemple la lutte du Peuple vietnamien, nous constatons une autre réalité. Le Vietnam est un pays qui comprend plus de 60 ethnies. Mais pendant plus de 30 ans, le Peuple vietnamien a réussi à mener victorieusement la lutte armée contre le colonialisme français, puis contre l’impérialisme US. Cette lutte n’a pas dégénéré en affrontements interehthniques, car elle rassemblait l’ensemble du Peuple contre les ennemis communs : l’impérialisme étranger et ses agents locaux. Dans ce cas, on parle de guerre révolutionnaire, de lutte de libération nationale. On peut citer comme autres exemples les luttes de libération nationale en Algérie, au Zimbabwe, en Namibie… Cette forme de lutte vise toujours à unifier le peuple. C’est pourquoi par définition elle transcende les clivages ethniques et fait preuve d’une vigilance extrême face aux manoeuvres de division de l’ennemi. En parlant de la lutte armée «en général», en agitant cette question comme un épouvantail, l’ «Opposition démocratique» vise seulement à effrayer le Peuple, afin de faire de celui-ci une masse passive, incapable de prendre son destin entre ses mains. Nous ne devons pas les laisser faire.

Reste une question: la victoire populaire du 27 avril 1958, ne prouve-telle pas que des élections libres, transparentes et équitables sous supervision étrangère (l’ONU) peuvent être gagnées par le Peuple et déboucher sur des changements historiques ? Pour notre part, nous ne pensons pas que cela ne justifie la voie de la démocratie par les urnes.

On ne peut certes pas nier la portée historique de la victoire électorale du 27 avril 1958. En réalité, ce fut l’aboutissement d’une longue période de luttes multiformes, où le Peuple fit preuve de courage, d’une détermination remarquables. Mais pour savoir pourquoi cette lutte a débouché sur une issue électorale, il faut se reporter à la situation qui prévalait à cette époque, et notamment dans le camp colonialiste. Cette situation était en effet marquée par:

  • l’insurrection armée du peuple algérien, en novembre de la même année 1954;

  • l’effervescence partout dans le monde, chez les peuples opprimés et dominés;

  • l’isolement international du colonialisme, notamment français, objet de dénonciations virulentes de l’URSS et de pays nouvellement indépendants comme l’Inde, mais aussi des Etats-Unis qui trouvait dépassée cette forme de domination colonialiste, d’ailleurs contraire à leurs propres intérêts. C’est ainsi par exemple que l’expédition colonialiste franco-britannique contre l’Egypte en 1956, fut non seulement dénoncée par l’URSS, mais désavouée également par les Etats-Unis.

Bref, l’impérialisme français était acculé à la défensive. Il ne lui était plus possible d’ouvrir d’autres fronts de guerre ; il lui paraissait surtout plus profitable de lâcher du lest, de changer de tactique de domination afin de préserver l’essentiel avant qu’il ne soit trop tard ; c’est-à-dire avant que la radicalisation de la lutte anticolonialiste n’en vienne à mettre en cause tous ses intérêts, en balayant tous les réformistes et d’autres partisans du compromis.

C’était justement le cas de notre pays. Au Togo, face à l’intransigeance de la répression et aux manoeuvres colonialistes, la lutte ne cessait de prendre de l’ampleur, de se radicaliser, le courant national-révolutionnaire, incarné par la JUVENTO, pénétrait de plus en plus au sein du Peuple, et l’idée de passer à l’insurrection armée commençait à s’imposer (voir l’exploit des Aplangavio, le sacrifice des patriotes de Pya en 1957 par exemple).

Dans ces conditions, il devenait nécessaire pour l’impérialisme français de céder le pouvoir à la fraction réformiste incarné par Sylvanus Olympio qui s’était alors imposée à la direction du mouvement anticolonialiste ; même si celui-ci penchait nettement en faveur des USA et de la RFA, ce ne pouvait être qu’un moindre mal, dès lors que le Togo ne rompait pas totalement avec l’impérialisme.

Ce sont de telles considérations qui ont amené l’impérialisme français à accepter le principe d’une élection générale supervisée par l’ONU, alors que jusque-là les élections n’étaient que des mascarades d’ailleurs justement boycottées par les partis nationalistes.

Le 27 avril 1958 a donc permis à l’impérialisme français de faire l’économie d’une insurrection armée populaire qui pouvait mettre en cause de manière radicale ses intérêts, et de négocier à un moindre coût le passage du colonialisme au néocolonialisme. Ce n’était pour lui qu’un recul provisoire, en attendant de trouver l’occasion pour affirmer de nouveau son hégémonie sur notre pays. Et cette occasion, ce fut le 13 janvier 1963.

La victoire électorale des forces nationalistes le 27 avril 1958, bien qu’importante dans l’histoire de notre pays, n’est donc pas une justification de la « démocratie par les urnes ». Le 27 avril 1958 est le résultat de mobilisation du peuple et de l’absence d’une direction conséquente, anti-impérialiste, révolutionnaire. Et c’est ce qui explique précisément ses limites. D’ailleurs on connaît la suite.

    1. L’attitude de principe des démocrates

Dans les conditions actuelles, une participation aux élections ne servirait à l’évidence qu’à fournir un alibi « démocratique » au couple Eyadéma-France en quête de légitimité. C’est pourquoi le boycott demeure la seule attitude juste pour un démocrate, y compris pour les prochaines élections présidentielles, à moins que la situation politique ne connaisse entre-temps des changements importants.

Mais une telle attitude signifie-t-elle que le CTCL et les démocrates révolutionnaires n’ont que mépris pour les élections ? Ets-ce à dire que pour eux le boycott soit la seule attitude possible et en toutes circonstances ? Nullement ! Combattre l’électoralisme ne signifie pas être toutes les élections.

C’est dire que dans certains cas ils peuvent envisager une participation effective à des scrutions électoraux. Mais ils ne le font que dans des conditions bien précises et pour des objectifs précis, différents de ceux que visent les électoralistes.

A quelles conditions cette participation est-elle possible ?

Ces conditions sont les suivantes :

  • le pouvoir acculé sous les coups de luttes populaires, est sous la défensive ;

  • le Peuple a conquis de larges espaces de libertés (liberté d’expression, d’organisation, de manifestation…) mais n’a pas accumulé suffisamment de forces pour venir à bout du pouvoir oppresseur. Cependant, il a atteint un degré d’organisation et de mobilisation suffisantes pour assurer une certaine régularité des élections (et non pas en comptant sur la présence d’observateurs étrangers, ou sur de « prétendues puissances amies »).

Pour quels objectifs ?

Il est clair, d’après ce que nous savons du pouvoir politique et de son contenu, d’après ce qui a été dit à propos de la définition et de la signification de la démocratie, qu’une victoire électorale des démocrates révolutionnaires (à supposer que cela puisse survenir) ne suffira pas elle seule à instaurer le régime démocratique auquel le Peuple aspire.

Dans la mesure où les élections, à l’évidence ne jouent pas un rôle décisif dans l’instauration de la démocratie pour le Peuple, la participation aux élections ne peuvent viser que les objectifs suivants :

  1. saisir l’occasion pour faire connaître à une plus grande échelle les idées et le contenu de l’alternative démocratique. En effet, qui dit élections, dit campagne électorale, et donc possibilité pour les démocrates de disposer d’une large audience. Cette condition leur est donc utile pour amplifier la dénonciation du régime, pour élargir leur travail de prise de conscience, pour faire connaître à une plus large échelle le programme du véritable changement démocratique, le programme de la démocratie pour le Peuple. Et si éventuellement certains d’entre eux sont élus, ils pourront utiliser leur audience et les facilités dont ils disposent pour poursuivre ce travail de prise de conscience ;

  1. profiter de la possibilité de pouvoir mesurer l’impact, l’influence des idées démocratiques, bref, le niveau de conscience du Peuple. En effet, l’importance de l’assistance aux réunions électorales que tiennent les démocrates, le nombre de voix qu’ils vont recueillir, et éventuellement le nombre de leurs élus sont autant d’indications précieuses à ce sujet, et qui peuvent leur donner des idées sur la suite à donner à leur travail politique et à la lutte.

On ne peut en espérer davantage des élections. C’est pourquoi l’attitude des démocrates authentiques reste ferme, claire et sans équivoque à ce propos :

    1. ils n’acceptent jamais que les élections se substituent aux luttes populaires ni qu’elles servent de prétexte pour enterrer celles-ci ;

    2. ils n’acceptent jamais de monnayer leurs principes, leur ligne politique contre leur participation, c’est-à-dire qu’ils ne feront aucun compromis sur leurs positions démocratiques, anti-impérialistes, sous prétexte de paraître « raisonnable », « modérés ». Surtout, ils ne perdront pas de vue la nécessité de la lutte, et ne cesseront d’appeler les masses populaires à s’organiser et à se mobiliser. Bref, les démocrates révolutionnaires n’envisagent leur participation aux élections que comme un moyen pour renforcer le mouvement populaire, la lutte du Peuple. Sinon, aucun prétexte ne doit empêcher l’appel au boycott, et si besoin est, au boycott actif. Tels sont les principes qui guident les démocrates révolutionnaires, et que le CTCL soutient.

Tout cela doit permettre de bien remettre la revendication d’ « élections libres, transparentes et équitables » dans son vrai sens, et de dissiper toute confusion à ce sujet.

Pour les démocrates authentiques et en particulier pour le CTCL, les élections libres transparentes et équitables sont un droit qui, à l’instar des autres droits démocratiques, ne pourra s’épanouir ni s’exercer pleinement tant que le peuple n’a pas conquis la démocratie, tant que l’appareil d’Etat restera entre les mains d’une minorité antipopulaire, dictatoriale. La revendication d’élections libres, transparentes et équitables doit donc être comprise comme un appel à se mobiliser, à s’organiser pour développer la lutte contre l’oppression, pour conquérir dans la lutte les libertés démocratiques, et pas du tout comme une invitation à se faire les complices d’une quelconque mascarade électorale, dont les résultats ne sont que prévisibles. C’est là une différence fondamentale avec les faux amis du Peuple de l’«Opposition démocratique». Bref, nous ne sommes pas contre les élections. Mais nous savons, et notre expérience le confirme, que la condition nécessaire pour des élections libres, transparentes et équitables, c’est le départ de l’autocrate et le démantèlement de son système et que cette condition ne peut se réaliser que grâce à la lutte du peuple mobilisé et organisé. Cela, nous ne devons jamais le perdre de vue.

Nous sommes donc contre tout ce qui peut détourner le Peuple de cet objectif. Or, c’était précisément le cas des élections qui se sont déroulées ces derniers temps, depuis le référendum constitutionnel jusqu’aux dernières législatives partielles, comme ce sera sans doute le cas de la prochaine élection présidentielle. L’attitude d’un vrai démocrate doit donc être alors sans équivoque. Ce qu’on attend de lui à l’heure actuelle, c’est qu’il se mette au service du Peuple pour contribuer à sa prise de conscience, à sa mobilisation et à son organisation, sans se préoccuper de compétitions électorales.

Cette vérité, le CTCL ne cessera de la clamer haut et fort.

 

Paris, le  octobre 1996

Le Comité Togolais pour la Culture et la Liberté

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