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Tirer leçon de nos échecs et de nos expériences d’aujourd’hui pour mieux préparer les victoires de demain…

 

octobre-90«Tirer leçon de nos échecs et de nos expériences d’aujourd’hui pour mieux préparer les victoires de demain…», rien ne peut mieux résumer le contenu de ce document. Publié en octobre 1995 par le CTCL, il remonte déjà à plus de douze ans. Mais il est plus actuel que jamais. C’est donc naturellement que le Front des Organisations Démocratiques Togolaises en Exil, qui se veut dans un certain sens l’héritier et le prolongement du CTCL a décidé de reprendre à son compte ce document en le publiant. A l’heure où, entre la dictature et l’opposition dite démocratique s’ouvre une énième négociation dont on ne connaît que trop la suite, à l’heure où certains compatriotes, peuvent croire la situation sans issue et céder au désespoir et au découragement, il est plus qu’impératif que jamais de faire comprendre, que la victoire est possible, certaine même, que c’est d’abord et avant tout une question de ligne, d’orientation, de choix politiques. Ce document montre bien en effet que si le Peuple n’a pas pu l’emporter jusqu’ici, ce n’est pas faute de courage d’abnégation, d’esprit de sacrifice (les morts de février-avril 2005, en ont encore apporté la preuve), mais c’est parce que la ligne politique et l’orientation, et par conséquent les formes de lutte ne pouvaient conduire que dans l’impasse.  C’est pourquoi, à la différence du CTCL, la publication de ce document n’a plus pour objet de contribuer à quelque débat que ce soit. Cette période est désormais dépassée. La démocratie par la négociation et par la conciliation a montré sa faillite, cela ne fait plus aucun doute, et les auteurs de cette ligne, les leaders politiques des partis dits de l’opposition démocratique font chaque jour la preuve que ce sont des faux démocrates et faux amis du Peuple. Nous affirmons ouvertement désormais, que c’est un document d’initiation, de formation et de rassemblement du mouvement démocratique togolais en exil. C’est dans ce sens que nous invitons tous les compatriotes sincères à s’en emparer, de se l’assimiler pour en faire leur arme de combat.

 

 

Editorial d’octobre 1995

 Organisé par le C.T.C.L. (Section de Belgique) et l’organisation «Togo Libre», un important meeting s’est tenu à Liège, en Belgique le 29 Janvier 1995. Ce meeting fut pour de nombreux compatriotes et pour des amis étrangers du Peuple togolais, l’occasion de débattre, d’échanger des idées sur la situation nationale et sur les perspectives de la lute pour la démocratie. C’est à la direction centrale du C.T.C.L, invitée spécialement à cet effet, qu’échut l’honneur d’ouvrir les débats par une intervention centrale. C’est le texte de cette intervention que nous publions ci-dessous. En effet, ce document, par son contenu, s’inscrit dans le travail de clarification politique que mènent le CTCL et d’autres organisation démocratiques et révolutionnaires, tâche nécessaire, indispensable pour que le mouvement démocratique et la lutte populaire puissent repartir cette fois dans de meilleures conditions de succès. Il nous a paru judicieux par conséquent, de ne pas limiter sa portée aux quatre murs d’une salle de meeting.

Comme on pourra le constater, ce texte ne se borne pas à constater et à déplorer la connivence et la collaboration actuelles entre Eyadéma, Edem Kodjo et Agboyibo. Nous savons que c’est à cela que se limite la vision de certains, qui continuent à ne voir que sous cet angle la situation politique actuelle, mais ce n’est pas notre cas. Non seulement nous avons toujours dénoncé ces faux amis du Peuple et mis en garde contre eux quand il le fallait, alors que d’autres les portaient aux nues et se prosternaient devant eux, mais nous pensons que le Peuple n’a nul besoin que l ’on vienne pleurnicher aujourd’hui sur les pratiques crapuleuses d’un Koffigoh, d’un Edem Kodjo, d’un Agboyibo après l’avoir poussé dans leurs bras. Ce dont le Peuple a besoin, c’est d’avoir des idées claires pour pouvoir avancer désormais dans la bonne direction.

La seule façon juste d’aborder la situation nationale est donc de tirer les leçons nécessaires de l’expérience de ces dernières années, pour en dégager des tâches pour l’avenir. C’est ce à quoi s’est attelé le CTCL et le document ci-dessous en est justement une illustration. Le cinquième anniversaire du glorieux soulèvement populaire d’octobre-novembre 1990, nous paraît un moment propice pour tirer une telle leçon. C’est pourquoi nous avons choisi de reproduire ici ce document, en y apportant cependant quelques retouches, et des corrections et rectifications nécessaires. Ce faisant, nous entendons plus que jamais réaffirmer notre volonté de contribuer au débat politique, indispensable pour élever notre niveau politique, pour y voir plus clair. «Restons unis, évitons la polémique»: c’est là un langage opportuniste, d’un opportunisme qui justement se refuse à tirer leçon de notre expérience. En effet, c’est parce qu’on a voulu éviter de polémiquer avec les Agboyibo, Koffigoh, Edem Kodjo, Gnininvi et consorts, dès le départ, que ceux-ci ont pu abusé du Peuple. L’honneur du CTCL est toujours d’avoir adopté une attitude sans équivoque à l’égard de ces faux amis du Peuple comme en témoigne le document historique que nous reproduisons ci-dessous. Une chose est sûre: on peut nous reprocher, et ce à juste titre de n’avoir pas suffisamment fait, mais jamais d’avoir trahi les intérêts du Peuple. Nous appelons donc au débat politique, au véritable débat démocratique et non à celui dont les vestiges du CTR ne donnent le triste exemple actuellement. Nous entendons donc de tous ceux qui veulent se joindre au camp du vrai combat pour la démocratie qu’ils y apportent leur contribution.


Intervention du CTCL

Au nom du CTCL, nous tenons à vous remercier de votre présence à ce meeting consacré à la situation qui prévaut chez nous. Le fait que vous ayez décidé de venir malgré la pluie battante, témoigne de l’intérêt que vous portez à notre pays, et de votre volonté de ne pas vous laisser abattre par la situation présente. C’est là sans conteste un signe encourageant. Mais avant d’aborder la question du jour, permettez-nous de vous présenter en quelques mots notre organisation. Il est vrai que le CTCL, bien que plus ancien que beaucoup d’organisations qui se sont fait connaître ces derniers temps, est moins connu. Cela est à mettre sans doute au compte de nos faiblesses et lacunes, mais c’est aussi la conséquence de nos positions politiques.

En effet, nous sommes de ceux qui ont tenté de prévenir le Peuple contre le piège de la CNS, que nous avons très tôt dénoncée comme une manoeuvre de l’impérialisme français pour désamorcer l’insurrection populaire commencé le 5 Octobre 1990, en substituant à la lutte du Peuple, un défoulement verbal sans conséquence pour son système de domination néocoloniale. Or l’impérialisme français et l’opposition «démocratique» tenaient à leur conférence. De ce fait, nous n’avions pas les honneurs de la presse, et nos positions étaient systématiquement occultées, tenues sous le boisseau. Mais maintenant qu’est venue l’heure de s’interroger et que beaucoup s’interrogent effectivement, au regard du résultat piteux auquel le Peuple est parvenu après tant de lutte et de sacrifices, il est temps pour le CTCL de se faire connaître davantage.

Le CTCL a effectivement vu le jour en 1985, c’est-à-dire bien avant les journées d’octobre-novembre 1990, contrairement à beaucoup d’autres organisations, et de nombreux documents en font foi. Ce n’est donc pas une organisation créée à la faveur du mouvement populaire insurrectionnel, et dans le but de s’en servir de façon opportuniste.

Le CTCL est une organisation de masse: c’est-à-dire qu’il entend rassembler les compatriotes sans distinction philosophique religieuse, autour des objectifs suivants:

  • faire connaître et dénoncer la situation d’oppression barbare que connaît notre Peuple;

  • populariser les luttes multiformes que mène ce dernier tant sur le plan politique, économique que culturel, pour de meilleures conditions de vie, pour l’indépendance, la démocratie et le progrès social. Pour cela, le CTCL met en oeuvre les moyens d’action les plus, divers: tracts, communiqués, pétitions, manifestations, meetings etc. Notre organisation n’est pas un parti politique: en tant qu’organisation de masse, elle ne vise ni la prise, ni la gestion du pouvoir d’État. Mais elle se réserve le droit de prendre position sur tout ce qui touche aux intérêts fondamentaux du Peuple et du pays. C’est ce qu’elle s’est toujours efforcée de faire tout au long de son existence, comme en attestent nos documents que vous pouvez consulter.

Voici quelques exemples illustrant nos activités avant 1990.

  • Nous avons dénoncé l’intervention militaire franco-zaïroise de 1986, au secours du pouvoir autocratique d’Eyadéma, et à cette occasion, nous avons affirmé notre opposition de principe à toute intervention, militaire ou non, d’une quelconque puissance étrangère dans notre pays.

  • Nous avons révélé les manigances d’Eyadéma en vue d’accepter l’entreposage de déchets toxiques sur notre sol.

  • Nous avons stigmatisé le comportement honteux et vénal de ceux qui, au mépris de toute dignité, vont quémander des sous auprès de l’autocrate, à chacun de ses passages en Europe: c’est le fameux tract  «Un peu d’honneur, un peu de dignité! ».

  • Nous avons mené une vaste campagne auprès de l’opinion publique internationale lors de la vague de répression déclenchée en 1985-1986.

  • Comme il se doit, nous avons salué les glorieuses journées d’Octobre-Novembre 1990. Mais très tôt, nous avons perçu le danger que revêtait la politique menée par l’opposition «démocratique» regroupée, successivement au sein du FAR (Front d’Action pour le Renouveau), puis du FOD (Front d’Opposition démocratique), du COD (Collectif d’Opposition démocratique), puis du COD2, politique basée sur l’illusion du changement possible en accord, en conciliation avec Eyadéma et son système. Nous n’avons donc cessé de dénoncer cette politique, quelles que soient les formes qu’elle ait pu prendre: négociations FAR-Gouvernement, accords du 12 Juin 1991, CNS, Gouvernement de Transition, GUNT, référendum constitutionnel, rencontre de Colmar, accords de Ouaga III.

Nous n’avons pas fait que dénoncer cette politique: nous nous en sommes toujours démarqués, aussi que de leurs auteurs. Les positions que nous prenons sont le reflet de notre ligne politique. Cette ligne politique est démocratique, anti-impérialiste. Démocratique parce que le CTCL prône les principes démocratiques et entend apporter sa contribution à la lutte pour la démocratie; anti-impérialiste, parce qu’il lie la lutte pour la démocratie à la lutte contre l’impérialisme. Ainsi, nous ne sommes pas de ceux qui font passer les grandes puissances comme la France, comme des «pays amis» dont on peut attendre de l’aide ou des conseils en matière de démocratie notamment.

Nous les avons toujours présentées quant à nous comme des puissances impérialistes, ennemies de notre démocratie. C’est donc à travers cette ligne politique que nous présentons ici notre point de vue sur la situation, et que nous allons aborder cette importante question du «que faire»?

Ce faisant, notre objectif et notre espoir, c’est d’appeler à la réflexion, de susciter le débat politique. Le CTCL est résolument partisan du débat politique le plus large et surtout à l’heure actuelle. Il est vrai que cela ne fait pas plaisir à tout le monde. On se rappelle, par exemple, la réaction violente d’un Agboyibo, lorsque Folly Antoine lui proposa un débat télévisé, et le communiqué qu’il a sorti, accusant ce dernier de «diviser le mouvement démocratique»! Nous savons aussi que certains trouvent que les discussions politiques sont une perte de temps, que «les démocrates ne doivent pas s’insulter», que «l’essentiel est qu’ils s’unissent pour aller de l’avant.»

Mais s’unir sur quelle base ? Et pour aller où ?Telle est là précisément la question que l’on doit se poser aujourd’hui. Ne vaut-il pas mieux discuter, faire un bilan honnête de ce qui s’est passé pour mieux avancer demain ? Telles est notre conviction. Le débat politique est donc important à plusieurs titres.

En effet:

  • C’est un élément important, une composante essentielle de la vie démocratique, et c’est pourquoi les autocrates s’y opposent;

  • Il permet la confrontation des expériences et des idées. C’est donc un facteur de progrès et de renforcement du mouvement démocratique. Cela dit, comment se présente la situation aujourd’hui ?

 

I- La situation actuelle et les responsabilités de l’opposition «démocratique»


Le moins qu’on puisse dire, c’est que cette situation a profondément évolué par rapport à 1990-91. En effet, en 1990-91, nous étions face à un pouvoir branlant, moribond, présentant déjà des signes annonciateurs d’une mort prochaine, malgré les mauvais coups qu’il était encore capable de porter, et ceci était visible à plusieurs signes:

  • commissariats désertés;

  • préfets en fuite;

  • hauts dignitaires du régime, Eyadéma en tête, obligés de se terrer;

  • le Peuple partout à l’offensive....Telle était alors la situation.

En 1995, c’est une image toute différente que nous avons sous nos yeux:

  • Eyadéma est «réélu», rétabli au pouvoir, et une Assemblée «nationale» bidon lui sert d’alibi démocratique;

  • Les RPTistes et autres affidés relèvent la tête; tandis que des opposants vont faire acte d’allégeance à Lomé II;

  • la presse privée est pratiquement étranglée, muselée,

  • les assassinats se poursuivent, impunis;

  • de nombreux compatriotes continuent de vivre de dures conditions d’exilés;

  • les conditions de vie ne cessent de se dégrader chez ceux restés sur place...

La seule question que doit donc se poser tout démocrate, tout ami du Peuple togolais, c’est: comment en est-on arrivé là ?

Certains pensent avoir déjà trouvé la réponse. Ils estiment que «les Togolais sont des traîtres, toujours des menteurs»; «qu’on ne peut jamais leur faire confiance». D’autres retournent à leur résignation habituelle: «Tout cela est entre les mains de Dieu; Eyadéma partira quand son heure sonnera. Après tout, c’est un homme, il n’est pas immortel». Heureusement, tous les compatriotes ne réagissent pas ainsi. Nombre d’entre eux sont plus que jamais déterminés à continuer la lutte, persuadés que celle-ci ne se déroule jamais en ligne droite, et que la période actuelle n’est qu’une péripétie. Mais auparavant, ils veulent comprendre, pour ne plus commettre les mêmes fautes, les mêmes erreurs. Nous pensons que ceux-là ont raison.

Lorsqu’un chercheur scientifique, un savant se trouve confronté à l’échec d’une expérience, que fait-il ? Il recherche les causes de cet échec pour y remédier, afin que les expériences suivantes soient menées avec plus de chance de succès. Les démocrates doivent agir de cette manière: recommencer sans cesse l’expérience en tirant leçon des échecs, jusqu’à la victoire finale. Pour nous, le problème est donc de cerner les causes de l’échec actuel, de mettre en lumière ce qui «n’a pas marché». A ce sujet, plusieurs questions viennent à l’esprit:

1) Est-ce parce que le Peuple ne s’est pas suffisamment battu, n’a pas fait preuve d’assez de courage, de détermination ?

 

La réponse est naturellement non !Il fut un temps où l’on entendait souvent dire que «le Togolais est peureux». Ce jugement avait même été «théorisé» par un écrivain de chez nous, Emmanuel Dogbé, dans des vers tristement célèbres: «peuple peureux; peuple couard, d’une couardise viscérale». Mais aujourd’hui, ces jugements pleins de mépris sont largement battus en brèche, quand on voit le Peuple, pendant 4 ans, administrer la preuve que, comme tous les autres Peuples, il sait se battre, faire preuve d’audace, d’esprit de sacrifice. En effet:

a) il est indéniable que dans notre sous-région, le Togo fut le pays où la lutte a connu le plus d’ampleur:

  • elle a embrasé tout le territoire national, de la capitale au plus petit hameau.

  • elle a impliqué toutes les couches du Peuple, travailleurs des villes et des campagnes, fonctionnaires, jeunes, intellectuels...

 

b) Il est également indéniable que le Peuple a su faire preuve d’initiatives remarquables, inconnues ailleurs en matière de lutte: on peut citer les «EKPEMOG» de Lomé, les «Brafo» de Kloto, les milices de Sokodé...

c) Le nombre de morts, plus élevé que partout ailleurs dans la sous-région, témoigne de cette ampleur et de l’acharnement de cette lutte.

2) Mais alors se pose une autre question: serait-ce parce que le pouvoir était «trop fort»?

Cet «argument», on l’a également souvent entendu, avant les glorieuses Journées d’octobre-Novembre 1990. Il servait d’alibi à ceux qui voulaient «prouver» qu’il fallait surtout ne rien faire, ne rien oser. Mais il est clair aujourd’hui, que malgré la barbarie dont il est capable, le pouvoir autocratique néocolonial a montré des signes de faiblesses, et fait la preuve qu’il pouvait tomber. D’ailleurs, l’expérience et l’Histoire des Peuples montrent bien qu’un Peuple déterminé et mobilisé, peut venir à bout de la dictature la plus féroce. Les exemples de l’Iran, des Philippines notamment en font foi.

En effet, le régime du Shah d’Iran était une des dictatures autocratiques les plus puissantes (sinon la plus puissante) du Moyen-Orient. Son armée, équipée d’armes les plus sophistiquées par les Etats-Unis qui avaient fait de ce régime le gendarme de la région, était d’une force redoutable. Sa police politique, la SAVAK de sinistre mémoire, exerçait une répression implacable, étouffant tout velléité de contestation populaire. Mais cela n’a pas empêché le Peuple iranien de le balayer en 1979. Cet exemple vaut également pour les Philippines, Haïti...

 

3) Alors pourquoi avons-nous donc échoué ? Pourquoi n’avons-nous pas pu vaincre ?

Pour comprendre, osons la comparaison suivante: lorsqu’une armée est battue sur le champ de bataille, on explique sa défaite par trois raisons principales:

  • l’armée ennemie était trop forte;

  • les soldats ne se sont pas bien battus;

  • les généraux n’ont pas été à la hauteur, et ont mal dirigé la bataille.

Nous avons vu que les deux premières explications ne sauraient se rapporter à notre expérience. Reste donc la troisième, celle de la responsabilité et de la faillite de ceux qui se sont imposés comme les «généraux», les dirigeants du Peuple: nous entendons par là l’opposition «démocratique» dans son ensemble, qu’elle s’appelle FAR, COD, FOD ou COD2. C’est leur conduite de la lutte, la manière dont ils ont orienté celle-ci, la voie qu’ils ont choisie, qui sont en cause. En fait leur pratique n’est que la mise en application d’idées erronées, opportunistes, d’une conception fausse du processus démocratique.



A) Une conception fausse du processus démocratique.

 

1. La démocratie considérée comme le résultat d’un accord, d’un compromis avec l’autocrate.

La première de ces idées erronée que ces dirigeant n’ont cessé de véhiculer, c’est en effet celle de la démocratie considérée comme le résultat de négociations, d’un «compromis raisonnable», de transactions avec le pouvoir autocratique. C’est la démocratie par le dialogue, la conciliation, la démocratie par les urnes. Selon cette conception, l’essentiel est de persuader Eyadéma, c’est-à-dire de lui faire la «démonstration», en se servant si besoin est du mouvement populaire comme moyen de pression, que le Peuple veut la démocratie, le changement; de pousser ainsi l’autocrate à consentir des réformes: reconnaissance du multipartisme, révision constitutionnelle suivie «d’élections libres et transparentes», élections qui se solderaient évidemment par la défaite de l’autocratie.

Voici quelques exemples qui illustrent cette conception.

 

  • Le 30 octobre 1990, en pleine effervescence populaire, Eyadéma préside un rassemblement à l’ex-Maison du RPT (l’actuel Palais des Congrès). Il tient un discours dans lequel il parle de la nécessité d’une évolution démocratique. Il en trace les étapes et nomme une commission constitutionnelle. Les «jeunes avocats» présents dans la salle applaudissent à tout rompre. Pour eux, pas de doute possible: Eyadéma «commence à comprendre» ! Même s’ils pensent à l’instar d’un Edem Kodjo que «le Chef de l’Etat doit aller encore plus loin».

  • Lorsque le FAR se constitue en mars 1991, son objectif n’est pas du tout de développer la lutte, de la mener plus en avant, mais c’est tout simplement de «faire comprendre» à Eyadéma qu’il a le Peuple derrière lui, et qu’il est donc l’interlocuteur avec lequel il doit discuter. Tout cela ne pouvait évidemment que conforter l’autocrate, dès lors qu’il s’agit seulement de discuter. C’est cette idée directrice qui est à la base de toute la politique de l’opposition «démocratique» qu’elle s’appelle FAR, COD, FOD, COD2. On trouve son application dans la CNS, dans la grève générale illimitée qui, soulignons-le, n’avait pour objectif que d’amener Eyadéma à la table des négociations, et avec les rencontres de Colmar, de Ouagadougou, etc. En quoi cette conception, que nous avons d’ailleurs toujours combattue, était-elle erronée, vouée à l’échec?

a) elle a contribué à légitimer le régime, et en premier lieu Eyadéma. D’un ennemi à combattre, elle en a fait un partenaire de négociations. C’était là une manière insidieuse de désarmer le Peuple idéologiquement, en lui faisant croire que ce n’est pas la peine de le combattre, et ceci ne pouvait être qu’une dangereuse illusion;

 

b) elle tourne le dos à l’Histoire, à l’expérience des Peuples. En effet, dans aucun pays au monde, on n’a jamais vu un dictateur autocrate quitter volontairement le pouvoir. Ils ne le font que contraints et forcés. On nous présente, en guise de justification, les exemples d’un Senghor du Sénégal, d’un Ahidjo du Cameroun, d’un Kérékou du Bénin qui auraient renoncé de leur plein gré au pouvoir. Mais voyons les choses de plus près.

En 1978, Senghor était complètement discrédité. Son maintien au pouvoir pouvait conduire à des explosions populaires difficilement contrôlables. Senghor, en tant que valet de l’impérialisme français, avait cessé d’être utile: il était donc temps de changer d’équipe pour sauvegarder le système, et c’est ce qui s’est passé. Senghor a d’ailleurs été récompensé pour ses «bons et loyaux services» par un fauteuil à l’Académie française.

Pour ce qui concerne Ahidjo, c’étaient les nouveaux représentants de l’impérialisme français, c’est-à-dire Mitterrand et consorts, qui voulaient son départ. On a donc fait croire à Ahidjo qu’il n’avait plus que quelques mois à vivre, et qu’il devait «partir en beauté». Ce qu’il fit en 1982. Quand il s’est rendu compte qu’il n’était pas aussi mourant qu’on a voulu lui faire croire (et il ne mourra que 7 ans plus tard, en 1989), il a voulu reprendre le pouvoir par un coup d’Etat, ce qui a donné lieu à des affrontements très sanglants.

On a voulu ériger Kérékou en modèle pour la manière dont il aurait «joué le jeu démocratique», et aurait accepté de s’incliner devant la volonté populaire. Mais la réalité est quelque peu différente. Ce qui est vrai, c’est que la politique de Kérékou était en faillite complète; qu’il ne pouvait même plus payer ses fonctionnaires et que la France l’avait complètement lâché. La montée des luttes populaires surtout après la fondation de la ConventionduPeuple avait fini par l’isoler totalement. Bref, Kérékou ne tenait plus debout.

Mais la ConventionduPeuple, dont l’une des composantes était le PartiCommunisteduDahomey (aujourd’hui PartiCommunisteduBénin), présentait une alternative que l’impérialisme français ne pouvait tolérer. D’où la réunion, en février 1990; d’une «Conférence Nationale des Forces Vives», dont l’objectif essentiel était de conjurer cette menace à ses intérêts. Tout était donc prévu pour procéder au remplacement de Kérékou, et le candidat pressenti était Houngbédji, que la France préférait à Soglo, considéré comme trop lié aux Etats-Unis. Seulement, Houngbédji n’a pas fait le poids face à Soglo. Alors, pour empêcher à tout prix celui-ci de l’emporter, la France a tout fait pour remettre Kérékou en selle. La manoeuvre échoua de peu. Toujours est-il que Kérékou n’a consenti à partir qu’à condition de bénéficier d’une amnistie totale. C’est ce qu’il a obtenu effectivement sous la pression de la France. Bref, le prétendu départ volontaire de ces autocrates, miraculeusement convertis à l’idéal démocratique, n’est qu’un mythe trompeur.

L’opposition «démocratique» de chez nous prétendait «ménager» une porte de sortie à un Eyadéma qui n’avait nullement l’intention de partir ! Voilà qu’elle était sa préoccupation après un quart de siècle de crimes commis par ce dernier contre notre Peuple ! Et alors que l’autocrate était assailli, pris à la gorge ! Elle lui a ainsi offert le répit nécessaire pour desserrer l’étau, pour reconstituer ses forces momentanément affaiblies sous le coup du mouvement populaire, pour tourner la situation en sa faveur. C’est ainsi que les choses se sont passées. Et c’est la conséquence logique de la «démocratie par la conciliation».


2. La démocratie conçue comme la conséquence de «bonnes institutions démocratiques».

 

Tout au long de la période d’effervescence populaire que nous avons connue, toute la politique de l’opposition «démocratique» était sous-tendue par l’idée suivante: il faut à tout prix parvenir à mettre en place une «bonne» constitution et de «bonnes» institutions démocratiques: on finira par appliquer celles-ci, et la démocratie en sortira certainement.

C’est cet objectif que visaient la CNS et la mise en place des institutions de la «transition», présentées comme «une étape importante du processus démocratique». C’est pour la même raison, que même après le putsch du 3 décembre 1991, l’opposition «démocratique» s’est encore désespérément accrochée au projet constitutionnel. Elle a gardé son espoir du «changement par la loi», jusqu’à sa capitulation honteuse de Ouaga III, en juillet 1994, et rien n’indique d’ailleurs qu’elle ait changé d’avis, même si elle s’est quelque peu divisée sur la question de sa participation aux mascarades électorales. Puisque certains continuent encore à prôner une prétendue conférence de la table ronde.

Face à la faillite manifeste et prévisible de cette politique, on nous jette à la figure les «explications» suivantes: c’est parce qu’Eyadéma est de mauvaise foi. Mais affirmer qu’un autocrate «fait preuve de mauvaise foi» et «ne joue pas le jeu démocratique», ce n’est pas donner une explication, c’est dire une évidence. C’est donc à ceux qui ont fait croire au Peuple qu’un autocrate pourrait faire preuve de bonne foi, qu’il faudrait demander de s’expliquer, un Gnininvi par exemple. Par ailleurs, cette «explication» oublie volontiers que la mauvaise foi en soi, n’a aucune espèce d’importance, si elle ne peut s’appuyer sur aucune force, et que le facteur décisif dans cette affaire, ce n’est pas la mauvaise foi, mais bel et bien la force.

Les tenants de l’opposition «démocratique» ne veulent pas voir cette réalité, à savoir que la constitution la plus démocratique et les meilleures lois ne sont que des mots, tant que ne s’est pas réalisé le rapport de forces nécessaire à leur application. La constitution la plus démocratique est incapable d’arrêter un militaire fasciste armé jusqu’aux dents et prêt à faire feu.De même, personne n’a jamais arrêté un bandit armé, simplement en lui citant des articles de loi ! Il faut d’abord le désarmer. C’est là une réalité de tous les jours, et qui s’applique aussi à la conquête de la démocratie, ce que l’opposition «démocratique» a toujours refusé de voir, au nom de la démocratie par la conciliation.

 

Qu’est-ce donc que la démocratie ?

 

On a l’habitude de la définir par un certain nombre de libertés: liberté de conscience, de parole, de presse, suffrage universel, etc. Cette définition n’est pas fausse, mais elle concerne plutôt les manifestations de la démocratie, ses effets. La démocratie, au sens propre et original du mot, c’est le pouvoir du Peuple (du grec demos = Peuple, kratein = commander); littéralement; le Peuple commande, ce qui est clair.

Qu’est ce donc que le pouvoir politique ?

C’est en effet la capacité de commander, c’est-à-dire de prendre des décisions, de les faire exécuter et de sanctionner; c’est donc la maîtrise, le contrôle des organes de décision, d’exécution, de répression, en un mot, des «leviers de commande» de l’appareil d’Etat, c’est-à-dire l’armée, les polices, piliers de tout Etat, l’administration, les assemblées...Tant que l’on n’a pas tout cela en main, on n’a pas la réalité du pouvoir. La démocratie, c’est donc la prise en main, le contrôle et la transformation par le Peuple, c’est-à-dire par la majorité, des instruments du pouvoir d’Etat. C’est précisément de ce contrôle et de cette transformation que résultent les libertés et les droits démocratiques: le Peuple n’a aucun intérêt à se réprimer lui-même. C’est seulement à cette condition que les institutions démocratiques peuvent réellement fonctionner.

Par conséquent:

  • ce ne sont pas les institutions démocratiques qui créent la démocratie; ces institutions servent plutôt à garantir les conquêtes démocratiques, à leur donner une base légale. C’est la démocratie conquise, qui se dote par la suite d’institutions démocratiques. Pas l’inverse;

  • la priorité c’est donc d’arracher le pouvoir d’Etat des mains des ennemis du Peuple. Tant que cette conquête n’est pas effective, les institutions sont inopérantes. Pire elles risquent même d’être retournées contre le Peuple par ses ennemis, dès lors que ces derniers disposent toujours de l’appareil d’Etat, de la force. Ce qu’Eyadéma a fait des institutions de la «transition» (qui n’était d’ailleurs pas démocratique) en est un exemple auquel il fallait s’attendre. C’est pourquoi dans l’appréciation de l’échec de la transition, le CTCL a toujours fait pour sa part, la distinction entre ce qui est imputable à la responsabilité personnelle d’un Koffigoh, et ce qui, ressort de la nature congénitalement perverse de ce régime inévitablement voué à l’échec.

 

En effet, prétendre construire un «régime de transition» à côté d’un régime autocratique encore debout, est une dangereuse plaisanterie. Tant que l’autocrate garde la haute main sur les instruments du pouvoir d’Etat, il est bien trompeur de laisser croire qu’il se garderait de s’en servir non seulement pour réprimer la majorité, mais aussi pour manipuler les institutions, interpréter la constitution comme il l’entend, mépriser les résultats électoraux comme on a pu le voir. C’est d’ailleurs pourquoi, à la question de savoir si l’on pouvait parler de «transition» après la CNS, nous avons toujours répondu non, que ce n’était qu’une fausse transition, dès lors que les institutions mises en place ne correspondent pas à la réalité, des rapports de forces.

 

3. La réduction de l’autocratie à la seule personne d’Eyadéma

 

On a souvent entendu des réflexions de ce genre:

  • «Eyadéma a régné trop longtemps»!

  • «Il n’a qu’à céder sa place à d’autres»!

  • «Eyadéma est seul responsable»!

  • «Il faut d’abord et avant tout faire partir le tyran, après on verra»!

Ce genre de réflexions est le reflet d’une conception qui tend à réduire l’autocratie au seul individu Eyadéma. En quoi cette vision est-elle fausse et dangereuse ?

a) Elle conduit à perdre de vue le fait que l’autocratie est non seulement tout un appareil, mais aussi tout un réseau d’alliances et d’intérêts, et que la disparition de ceux-ci (et non pas seulement d’Eyadéma) est un préalable à l’instauration de la démocratie. Et ceci ne peut qu’entraîner des conséquences fâcheuses:

  • On en arrive rapidement à absoudre le fantoche RPT, à le transformer en «mouvance présidentielle», en un parti comme les autres avec lequel on peut dialoguer de plein droit. C’est ainsi qu’il fut admis à participer à la CNS. Naturellement, les RPTistes, qui se terraient face au torrent populaire qui risquait de les emporter, se sont vite sentis rassurés, ragaillardis par une telle attitude; ils ont pu ainsi refaire surface et recommencer leurs mauvais coups.

  • Il en est demêmedesFAT, cepilierparexcellencedel’autocratie, dont l’opposition «démocratique» laisse entendre qu’elles peuvent devenir neutres, au point de faire de la «neutralité des forces armées» une de ses revendications. Ce qui suppose évidemment qu’il n’est pas toujours nécessaire de les combattre, de se prémunir contre elles. Ce qui, on le sait, laissera souvent le Peuple désarmé face aux massacreurs.

b) Cette conception a conduit également à manquer de vigilance à l’égard de ceux qui ont pu se prévaloir seulement de quelque différend avec Eyadéma pour se faire passer pour des démocrates. Ce qui a permis aux pires ennemis du Peuple de se couvrir du manteau de la démocratie pour saboter les luttes populaires.

Quelques exemples:

  • Souvenons-nous: en 1990-91, lors de l’affaire Mémène, que n’avons-nous pas vu et entendu? A lire la presse privée, Mémène n’était plus qu’une pauvre victime innocente, presque un démocrate. On refusait de voir qu’il s’agissait d’une querelle entre voleurs, et qu’un vrai démocrate soucieux des normes et des principes démocratiques, n’avait pas à y prendre partie. Qu’est devenu Mémène aujourd’hui ?

  • Voyons le cas d’Edem Kodjo. Sous prétexte d’un différend l’ayant opposé à Eyadéma alors qu’il était Secrétaire Général de l’OUA, on l’a a érigé en champion de la démocratie. On a ainsi occulté le fait qu’il est l’un des fondateurs du régime RPTiste, qu’il n’a jamais cessé d’intriguer pour revenir au pouvoir, et qu’il s’agit entre lui et Eyadéma de rivalités d’ambitions, sans aucun rapport avec la démocratie. Dans ce cas également, une presse privée, réellement soucieuse de ses devoirs envers le Peuple et envers la démocratie, aurait pu très tôt attirer l’attention sur ces faits, et procéder aux mises en garde nécessaires. Elle aurait pu ainsi éviter à de nombreux compatriotes de bonne foi de se laisser berner par Edem Kodjo et d’avoir un réveil aussi douloureux face à sa pratique actuelle qui n’a rien de surprenant.

  • le cas d’Agboyibo n’est guère surprenant. Pour lui, on n’a a pas hésité à recourir au merveilleux, au mystique, et pas du tout à l’explication politique. On se souvient en effet de la fameuse histoire du fauteuil miraculeusement disparu lors d’une bagarre supposée entre Eyadéma et Agboyibo des «arguments» de ce genre ont suffi pour coller un label de démocrate à ce dernier, pour l’absoudre de son long passé de compromissions, de complicité avec l’autocrate. Or que fait actuellement Agboyibo ? Il participe bel et bien au régime en lui servant d’alibi démocratique. Le CAR a accepté en effet d’occuper la vice-présidence de l’Assemblée Nationale. Les jeux politiciens auxquels lui et sa bande se livrent actuellement ne doivent pas tromper: ils se situent dans le cadre des rivalités qui l’opposent à Eyadéma et vise à donner le change. On peut citer de nombreux autres exemples de ces faux démocrates qui, sous le seul prétexte qu’ils ont eu des «problèmes» avec Eyadéma, ont pu ainsi se glisser au sein du mouvement démocratique. Avec comme résultat, celui de tirer la lutte en arrière. Ce sont eux les chantres de cette politique du dialogue et de la conciliation, qui a tant nui à la lutte du Peuple.

4) Une démocratie conçue dans le cadre de la domination impérialiste, néocolonialiste.

 

lorsqu’on parle d’impérialisme, de colonialisme, de néocolonialisme, les faux démocratiques de l’opposition «démocratique» rétorquent qu’il s’agit là des termes «vieillots», de «notions vieilles», «dépassées», «dignes du 19e siècle». Ils préfèrent quant à eux parler de «pays ou puissances amis», de «droit d’ingérence». Ainsi non seulement l’impérialisme notamment français n’est pas dénoncé comme responsable de l’oppression, de la confiscation de la démocratie dans notre pays, non seulement l’opposition «démocratique» n’a jamais appelé à le combattre, mais elle a prétendu solliciter son «appui» pour établir la démocratie chez nous ! On se souvient des supplications désespérées d’un Koffigoh, en décembre 1991 pour une intervention militaire française pour soi-disant «sauver la démocratie». Et de fait, durant ces années de lutte, le clan RPT et l’opposition «démocratique» n’ont cessé de se tourner vers la France (occasionnellement vers l’Allemagne et les Etats-Unis). Ainsi, l’omniprésence et l’ingérence constante de celle-ci dans nos affaires, furent l’un des faits les plus notables durant cette période: Des accords du 12 juin 1991 à la CNS, de la mission Debarge-Schaeffer à Ouaga. Il n’est donc pas surprenant que la lutte ait été constamment sabotée.

L’impérialisme existe bel et bien, et vouloir l’ignorer, c’est tourner le dos aux réalités suivantes:

a) la France (suivie par d’autres pays comme l’Allemagne, les Etats-Unis) est le principal appui du régime autocratique: le couple France-Eyadéma est la base sur laquelle repose ce dernier.

b) dans leurs rapports avec nos pays, la démocratie n’est pas la préoccupation majeure des puissances impérialistes, loin de là; celles-ci cherchent avant tout à préserver, voire à étendre leurs intérêts, fussent-ils contre le Peuple. C’est ce qui explique l’appui et le soutien constants qu’elles ont apportés au régime autocratique, tout en étant parfaitement au courant de la nature et des pratiques barbares, sanguinaires de ce dernier;

c) de toutes les interventions militaires de la France sur notre continent (et elles sont nombreuses), aucune n’a été en faveur de la démocratie. Au contraire la France n’a fait que courir au secours des dictateurs corrompus: Léon M’ba (1964); Mobutu (1977, 1978); Eyadéma (1986); Habyarimana (1990-1993);

d) le «droit d’ingérence» que s’arrogent ces puissances impérialistes n’est que la version moderne de la «mission civilisatrice» qui servait à justifier l’agression coloniale, du«salut des âmes damnées» qui justifiait l’esclavage des Noirs.

Tout cela, l’opposition «démocratique» ne pouvait pas l’ignorer.

Dans ces conditions, faire appel à un pays comme la France, recourir à ses «conseils», à ses plans, voire à son intervention, c’est non seulement brader la souveraineté nationale, c’est à coup sûr liquider, assassiner la lutte. Et c’est ce qui s’est passé. Nous ne reviendrons plus ici sur la Conférence dite «Nationale», dite «Souveraine», une oeuvre de la France qui l’a inspirée, conçue, organisée, financée, supervisée par l’intermédiaire de l’ambassadeur-gouverneur Delaye, et qui a d’ailleurs servi le même modèle sous les mêmes formes à d’autres néo-colonies africaines. Nous ne nous étendrons pas davantage sur le rôle extrêmement négatif joué par cette Conférence, comme diversion et frein à la lutte, comme répit pour l’autocrate, bien que l’opposition «démocratique» continue à en faire son titre de gloire. Nous en avons suffisamment parlé avant comme après, et il n’est pas nécessaire de nous y attarder davantage aujourd’hui.

Nous terminerons cependant par une remarque: certains de l’opposition «démocratique» se sont déclarés surpris de voir la France, qui a inspiré et soutenu la CNS, apporter sa caution à la mascarade électorale du 25 août 1993. En réalité, il n’y a là aucune contradiction, sauf pour ceux qui veulent encore accréditer l’idée d’une CNS conçue pour consolider la démocratie, alors qu’il n’en est rien. L’élection bidon du 25 août ne faisait que parachever l’oeuvre de sabotage déjà accomplie par la CNS, et l’attitude de la France dans l’un et l’autre cas était logique.

Que dire en conclusion, des idées et conceptions véhiculées, appliquées par les tenants de l’opposition «démocratique» ?

Leur caractéristique commune, c’est qu’elles nient le Peuple en tant que moteur et acteur du changement démocratique. Le Peuple pour eux, ce n’est qu’un alibi dont ils entendent seulement se prévaloir à l’occasion. Loin de se préoccuper de son organisation, de l’élévation de sa conscience politique, ils lui demandent seulement de les suivre; ils sont en fait hostiles, au Peuple comme force autonome, à «la rue». Le processus démocratique selon eux, ce n’est pas du tout l’avancée du mouvement populaire, mais le déroulement des négociations, des tractations au sommet avec le clan de l’autocrate, c’est-à-dire la CNS, la mission Debarge-Schaeffer, Colmar, Ouaga, etc. La vie a confirmé le caractère erroné, illusoire, anti-démocratique de ces points de vue. En effet, c’est bien l’avancée de la lutte populaire, du mouvement de la rue qui a permis la conquête des quelques libertés dont nous avons pu jouir pendant quelques temps, et pas du tout les négociations, ni la mise en place de nouvelles institutions. Et c’est bien le recul du mouvement populaire qui a entraîné la régression de ces libertés.

 

B) Des faux amis du Peuple

 

On pourrait se demander à propos des tenants de l’opposition «démocratique»: sont-ils si ignorants, au point de ne pas voir où les conduirait leur politique ? Evidemment non ! Il n’y a aucune raison, et rien n’indique qu’ils soient moins intelligents, moins instruits que les militants du CTCL notamment, ou que tous ceux qui se sont démarqués d’eux. Le fait est que leurs idées et leurs pratiques si désastreuses pour le Peuple, ne sont que le reflet de leur nature profonde. En effet, ils présentent pour la plupart un certain nombre de caractéristiques communes, qui sont les suivantes:

 

1. Ce sont pour la plupart des hommes compromis avec l’autocratie

 

En effet, ils ont, pour la plupart, un long passé de compromission avec le régime, ou tout au moins, ont bâti leur carrière et leur fortune à l’ombre de celui-ci. C’est le cas d’un Edem Kodjo, membre fondateur du RPT, ancien ministre poussé par le régime jusqu’au poste de Secrétaire Général de l’OUA; d’un Agboyibo, ex-avocat des sociétés d’Etat, ex-député du parlement RPT nommé par Eyadéma à la tête de la CNDH; d’un Gally, ancien responsable des tristement célèbres 3S, et de beaucoup d’autres comme Ayéva, Ekon, etc. Et ce n’est pas par hasard qu’ils prônent le «Grand Pardon», et s’opposent au principe de la comparution des hauts dirigeants du régime devant le Tribunal du Peuple pour rendre compte de leur gestion: «Tout le monde a plus ou moins profité du régime», prétend en guise de justification l’opportuniste Agbobli Atsutsé dans un amalgame ordurier, véritable insulte au Peuple. On voit bien quel «Grand Pardon», c’est aussi pour eux-mêmes qu’ils le recherchent !

Ce sont donc des hommes qui, en général, dans le fond, n’ont pas opéré une véritable rupture idéologique et politique avec l’autocrate, au point de considérer ces derniers comme des ennemis. Et cela peut déjà se constater rien qu’à leur langage, reflet de leur position à l’égard d’Eyadéma et de sa clique. Ainsi, alors que le Peuple démontrait, par de nombreux signes qu’il le rejetait et le vomissait, l’opposition «démocratique» quant à elle n’a cessé de désigner l’autocrate en termes déférents, de «Chef de l’Etat»,«Président de la République», montrant par là qu’elle continuait à le reconnaître comme légitime. Le fantoche RPT, ce ramassis de gredins et de filous, est devenu dans sa bouche la «mouvance présidentielle». C’est donc tout naturellement que l’un d’eux a pu déclarer, que le départ d’Eyadéma «créerait un vide politique» (!). En somme, toute la grande question de la démocratie se ramènerait selon eux, à une question de malentendu qu’un dialogue et des explications pourraient lever.

 Quelques exemples significatifs:

 

  • Edem Kodjo, dans une interview accordée au journal Forum Hebdo en date du 13 novembre 1990; laisse entendre que le problème selon lui, c’est «le fossé entre le courant nationaliste et les partisans du coup d’Etat du 13 janvier 1963». Pour Edem Kodjo, le problème, ce n’est donc pas du tout l’existence d’un régime autocratique et barbare !

  • De même, parlant d’Eyadéma, lors d’un de ses passages à Paris, en 1992, Agboyibo déclare qu’«on peut obtenir d’un dictateur plus qu’on ne pense, qu’il suffit de savoir le convaincre» ! Bref, on peut dire en somme, qu’Eyadéma n’est pour eux qu’un rival politique, qu’on peut certes évincer si c’est possible, mais avec lequel on peut s’entendre, partager le pouvoir. C’est le fameux «compromis nécessaire», selon l’opportuniste Agbobli. On connaît le résultat.

2.Ce sont des valets de l’impérialisme

 On ne trouve chez les tenants de l’opposition «démocratique» aucune trace de dénonciation de l’impérialisme, et ceci n’est pas un hasard. C’est que tous ont lié leur sort à l’impérialisme, principalement français (certains d’entre eux à l’impérialisme allemand et yankee), dont ils hantent les chancelleries et les capitales pour demander aide, conseils, voire une intervention militaire. Tous les tenants de l’opposition «démocratique» ont en commun de vouloir compter avant tout sur ces puissances pour «garantir la démocratie» chez nous, et non sur le Peuple. Leur principale préoccupation est donc de démontrer à leurs amis et maîtres impérialistes qu’ils peuvent mieux faire qu’Eyadéma. L’indépendance, la souveraineté nationale sont des notions qui ne les intéressent pas du tout, si ce n’est seulement pour des raisons démagogiques. Ce sont des apatrides et, de ce point de vue, ils ne diffèrent pas réellement d’Eyadéma et de sa clique.

3. L’ambition personnelle est leur principal ressort

 En effet, la démonstration a été longuement faite, que ce n’est pas du tout le sort du Peuple qui les motive, mais leur propre accès au pouvoir néocolonial. Leur pratique en atteste abondamment.

a) c’est d’abord dans la manière dont ils ont créé et font fonctionner leurs partis politiques en effet:

  • ces partis n’ont pas été créés autour d’un programme politique résultat d’un large débat démocratique, mais plutôt autour de leurs dirigeants, c’est-à-dire qu’en dehors des lieux communs habituels sur la démocratie, le pluralisme, l’Etat de droit, les élections transparentes et équitables qui sont leur leitmotiv, ils sont incapables de présenter une alternative démocratique réelle. Evidemment, tout comme le RPT, ils considèrent indispensables et incontournables, les scélérats plans d’ajustement structurel (les PAS) du FMI et de la Banque mondiale, alors que ceux-ci sont une négation de la souveraineté nationale et de la démocratie. Incapables de mobiliser autour d’un véritable programme démocratique qu’ils n’ont jamais songé à élaborer, ils ont souvent recours, tout comme le RPT, au racolage, aux affinités personnelles, régionalistes, ethnicistes, voire à la corruption. La prise de conscience, la mobilisation et l’organisation du Peuple pour conquérir la démocratie, ne sont pas du tout leur préoccupation.

  • De tels partis, qui ne se distinguent les uns des autres que par leurs sigles (puisque pour le reste, ils ne font que répéter les mêmes lieux communs), n’ont pour but que d’assurer la promotion de leurs dirigeants-fondateurs, de permettre à ceux-ci de s’agiter sur la scène politique. Voilà un autre trait qui les rapproche du RPT. Ce ne sont que des clubs électoraux au service des ambitions personnelles de leurs dirigeants.

b) Cette ambition personnelle se remarque également dans les rivalités auxquelles les tenants de l’opposition «démocratique» se livrent entre eux. En effet, ils n’ont jamais cessé de se diviser et de se rediviser en clans et sous-clans, de se glisser des peaux de bananes, de se neutraliser face à Eyadéma, offrant toujours à celui-ci la possibilité de jouer les uns contre les autres. On sait d’ailleurs que si tous étaient partisans du maintien d’Eyadéma pendant la période de «transition», c’est qu’ils ne pouvaient pas se mettre d’accord sur le successeur que chacun d’eux voulait être.

En somme, de tels individus n’ont rien à voir avec la démocratie véritable. Sous couvert de démocratie, leur objectif de toujours a été de se servir des justes aspirations du Peuple, d’utiliser le mouvement populaire comme simple instrument, comme moyen de pression et comme tremplin pour négocier leur place au sein du régime. Ne plus laisser Eyadéma manger seul le gâteau, telle est leur ambition. Cette ambition personnelle est une des composantes de leur ligne politique. Ce ne sont que des faux démocrates, et les qualifier de faux amis du Peuple est amplement mérité. Et c’est parce que ces faux amis du Peuple ont réussi à s’imposer à la direction du mouvement populaire à un moment crucial, que nous sommes dans la situation désastreuse actuelle.

C) La faiblesse du mouvement démocratique.

 Reste à expliquer comment cela fut possible, comment des faux amis du Peuple ont pu usurper la direction du mouvement populaire pour l’entraîner à la catastrophe. Nous voyons pour notre part 3 raisons à cela.

1. Le manque de maturité politique dans de larges secteurs du Peuple qui, après plus d’un quart de siècle de dictature, d’embrigadement et de caporalisation, ne disposaient plus de repères politiques nécessaires pour bien juger et pour se déterminer, et qui étaient prêts à suivre quiconque se disait «contre Eyadéma» et leur promettait «la démocratie». Il est en effet indéniable, que dans les pays où existent de fortes traditions démocratiques, des individus au passé aussi lourd et aussi douteux, tels Agboyibo, Edem Kodjo, Ayéva, Ekon et consorts n’auraient jamais pu avoir l’occasion de tromper le Peuple. Ils auraient été tenus à l’écart du mouvement démocratique, remis promptement à leur place.

2. Le rôle des puissances impérialistes doit également être souligné. Nous ne devons pas oublier la part prise notamment par certains de leurs médias, qui, en leur ouvrant leurs colonnes ou leurs micros (RFI par exemple), se sont ingéniés à bâtir pour ces faux amis du Peuple une stature internationale et nationale, contribuant ainsi à les imposer comme des « dirigeants démocrates »

3. Cependant la raison fondamentale, c’est la faiblesse des vrais démocrates, c’est-à-dire des démocrates révolutionnaires, qui n’ont pas pu ou n’ont pas su mener le travail de clarification et d’organisation nécessaire, et imposer leur alternative démocratique; ce qui aurait pu permettre au Peuple de s’organiser sur des bases saines, de s’orienter correctement. C’est cette faiblesse qui a laissé le champ libre à ces faux amis du Peuple et à leurs idées nocives, anti-démocratiques, et à leur orientation si désastreuse pour les masses populaires.

II- Alors que faire ?

 Une chose est certaine: la situation actuelle n’est qu’un répit, une situation provisoire. Le mouvement de lutte reprendra nécessairement et de plus belle. Au CTCL, nous en sommes hautement persuadés. Car, comme viennent de nous le prouver une fois de plus le mouvement insurrectionnel populaire d’octobre-novembre 1990, et toute l’expérience de ces dernières années, aucun Peuple ne se laisse piétiner indéfiniment, pas plus le Peuple togolais qu’aucun autre. Le problème essentiel, fondamental n’est donc pas de savoir à quelle date reprendra le mouvement populaire de lutte, chose que nous ne saurions d’ailleurs prévoir, même si nous sommes par ailleurs convaincus de son inéluctabilité. Il s’agit surtout de faire en sorte que le prochain mouvement ne se retrouve pas dans l’impasse une fois de plus, et ne connaisse de nouveaux déboires.

Nous avons la conviction pour notre part, qu’il est possible d’y parvenir, si l’on sait tirer leçon du passé, et plus particulièrement de l’expérience que nous venons de vivre durant ces dernières années. Et ces dernières années sont en effet très riches en enseignements fort précieux. Essayons d’en dégager les grandes lignes.

A- la démocratie est avant tout le résultat de luttes populaires

 Il est en effet incontestable que la démocratie n’est pas le résultat de beaux textes conçus par de brillants intellectuels, mais avant tout le fruit de conquêtes populaires. Personne ne peut nier que c’est lorsque le Peuple est descendu dans la rue que les choses ont réellement commencé à bouger, et il ne fait aucun doute que c’est le soulèvement populaire d’Octobre 1990, et tous les mouvements qui ont suivi, qui ont imposé les quelques libertés dont nous avons pu jouir quelques temps, comme la liberté de parole, de presse, de manifestation, en acculant le pouvoir autocratique à la défensive. Personne ne peut nier que la régression de ces libertés a coïncidé avec le recul du mouvement populaire de lutte.

Un exemple parmi d’autres: on se rappelle comment Eyadéma avait dû renoncer aux poursuites intentées contre les dirigeants de la presse privée en 1990-1991, c’est-à-dire quand le mouvement populaire était à son paroxysme. Aujourd’hui, il peut se permettre de condamner à de lourdes amendes, à de lourdes peines de prison ou à l’exil, et ce n’est pas un hasard. Bref, il doit être clair désormais, que l’élément fondamental, le moteur du processus démocratique, c’est la lutte populaire, et que c’est de cette lutte et d’elle seule que peut sortir le changement démocratique auquel nous aspirons.

Il résulte de cette réalité:

1) que toute politique visant à paralyser la lutte concrète des masses populaires et à lui substituer des négociations, conférences et autres tables rondes, des appels à «l’ingérence extérieure» soi-disant pour garantir la neutralité des forces armées ou des «élections libres, transparentes et équitables» (ce que le Peuple est fort capable de prendre en charge lui-même, pourvu qu’on lui en donne la possibilité, qu’on ne l’en détourne pas), doit être considérée comme un mauvais coup porté au Peuple et par conséquent, dénoncée et rejetée;

2) que la préoccupation majeure de tout démocrate, c’est sa contribution à cette lutte qui est la seule décisive. C’est-à-dire avant tout, à l’organisation et à la mobilisation du Peuple.

 

Pour justifier la ligne conciliatrice, certains objecterons, nous le savons: «le Peuple n’a que les mains nues face aux militaires armés jusqu’aux dents»; ou bien: «il ne faut pas verser le sang togolais».De tels arguments sentent l’opportunisme à, plein nez, le refus de voir la réalité. On en voit le résultat: le sang togolais a bel et bien été versé, et en abondance, mais pour rien ! Dans tous les pays où les Peuples sont venus à bout des dictatures anti-populaires, fascistes, (ou même à bout de la domination étrangère), ce n’est jamais parce que ces Peuples étaient au départ mieux armés que leurs oppresseurs, mais c’est parce qu’ils ont réussi à transformer le rapport des forces en leur faveur. C’est d’abord et avant tout une question de volonté politique. L’expression «vouloir c’est pouvoir» trouve ici toute sa justification.

B- Le Peuple et l’opposition «démocratique», n’ont ni les mêmes intérêts, ni les mêmes objectifs

Il doit être clair désormais qu’il existe une différence, une opposition fondamentales entre la lutte émancipatrice du Peuple pour la liberté et la démocratie, et les rivalités entre Eyadéma et une l’opposition «démocratique» désireuse d’accéder elle aussi au pouvoir néocolonial et à ses privilèges. Ces deux mouvements ont pu se confondre à un moment donné, parce que le Peuple n’était pas conscient de ses intérêts propres, ni de sa propre force, ce qui a permis aux faux démocrates de le manipuler à leur profit. Mais une fois cette opposition bien saisie, on doit comprendre désormais, que ce ne sont pas tous les Togolais qui sont «faux»,«indignes de confiance», «partisans de la politique du ventre», mais seulement une catégorie de Togolais: les faux amis du Peuple de l’opposition «démocratique», et qu’il est nécessaire de savoir les repérer, les démasquer afin de pouvoir s’en démarquer. Cela est fort possible, pourvu qu’on s’en donne les moyens. Et ces moyens existent.

C- La nécessité d’assimiler les normes et principes démocratiques

En effet, une autre leçon à tirer de l’expérience de ces dernières années, c’est que l’assimilation et l’application rigoureuse des normes et des principes démocratiques sont précisément le plus sûr moyen pour le Peuple d’éviter à l’avenir d’être dupé par d’autres Agboyibo, Koffigoh, Edem Kodjo, Ayéva, Gnininvi.

En quoi consistent ces normes et principes ?

 

1) Dans l’organisation.

Ces principes universellement reconnus, et qu’il faut désormais apprendre à appliquer, c’est:

  • l’élection à tous les niveaux, des représentants et dirigeants;

  • l’obligation pour les représentants et dirigeants d’agir selon la ligne majoritairement définie par les électeurs (la base) et de leur rendre compte régulièrement;

  • la révocabilité à tout instant de ces représentants et dirigeants, dès lors qu’ils ont failli à leur tâche.De tels principes garantissent la transparence de toute organisation, et empêcheront que se reproduisent ces cas bien connus, où des dirigeants vont négocier des accords «au nom du Peuple», sans se référer ni rendre compte à personne, et à l’encontre des intérêts et des aspirations du Peuple.

 

2) Dans le choix des dirigeants

 

Avec l’application de ces normes et principes, c’en sera fini de ces dirigeants autoproclamés, de ces dirigeants de «droit divin». C’en sera fini de ces dirigeants qui n’ont comme arguments politiques que des diplômes accumulés dans les facultés et dans les grandes écoles. Les diplômes à eux seuls ne prouvent nullement la valeur politique d’un individu, encore moins sa valeur en tant que démocrate (Eyadéma est entouré de grands diplômés, y compris de professeurs de droit !) Il faut donc rompre avec l’adoration béate du diplôme universitaire. De même, il convient de se méfier des tapages médiatiques des milieux impérialistes sur telle ou telle personnalité.

Lorsque ces milieux commencent à se répandre en commentaires élogieux sur un individu, et à louer sa «valeur», sa «modération», sa «crédibilité», etc., cela signifie tout simplement que c’est leur homme, leur valet, celui qu’ils jugent le plus apte à appliquer leur politique contre les intérêts du Peuple. Appliquer les normes et principes démocratiques dans le choix des dirigeants, cela veut dire que l’on ne doit admettre que l’on ne doit admettre aucun individu à une instance dirigeante du Peuple sans tenir compte:

  • de son passé politique:

  • de ses positions politiques;

  • de sa pratique politique;

 

a) Du passé politique

Tenir compte du passé politique signifie, concrètement, que le Peuple ne doit plus jamais accepter comme dirigeants tous ceux qui se sont compromis avec le régime autocratique en y occupant des postes de responsabilité: au sein du fantoche RPT (comme président, secrétaire général ou secrétaire régional, ou comme militant en vue); dans l’appareil d’Etat (comme ministre, directeur de cabinet préfet...); dans l’appareil économique (président directeur général, directeur, directeur adjoint de sociétés d’Etat..). D’abord, parce qu’à ce niveau, il ne peut s’agir d’erreur, mais d’un choix conscient que l’on ne saurait effacer par l’autocritique, la «compréhension», l’oubli; ensuite, et notre expérience le confirme amplement, comme nous venons de le voir, parce que le passé continue de peser lourd sur la pratique politique, sur le comportement ultérieur. On voit bien qu’un tel principe, s’il avait été appliqué, aurait barré la voie aux Agboyibo, Edem Kodjo, Gally, Koffigoh et consorts; qu’il les aurait écartés d’emblée de la direction du mouvement démocratique, et que ceux-ci n’auraient jamais eu l’occasion d’abuser le Peuple.

b) De la position politique

C’est ce qui ressort en général des propos, déclarations, écrits, attitude d’un individu, face à une situation, à des faits politiques donnés. L’ensemble de ces positions constituent la ligne politique. C’est donc une notion dont il faut saisir l’importance dans le chois des dirigeants.

 Prenons quelques exemples:

  • Lorsqu’au lendemain des fameux accords de juin 1991, Koffigoh déclare au cours d’un débat télévisé, qu’il a toujours été partisan de la «démocratie sans exclusive», c’est-à-dire d’une démocratie incluant le RPT, il annonçait déjà ce qu’allait être sa politique: une politique de concessions perpétuelles, c’est-à-dire de soumission au RPT et à Eyadéma. Il était donc déjà possible de le situer politiquement, et point n’était besoin d’attendre qu’il soit Premier ministre pour «découvrir» sa trahison.

  • Il en est de même d’un Edem Kodjo (en dehors de son passé politique particulièrement lourd). En effet, lorsque celui-ci affirme, dans sa fameuse interview du 13 novembre 1990, qu’«on ne peut pas dire d’un régime qu’il est entièrement bon ou entièrement mauvais», on pouvait déjà savoir à quoi s’en tenir quant à sa pratique actuelle. Est-il en effet concevable que l’on puisse donner sa confiance à un individu qui a osé déclarer que le régime autocratique avait aussi de bons côtés ? Non !

Il n’est pas nécessaire de multiplier les exemples de ce genre. Mais une chose est certaine: tous les dirigeants de l’opposition «démocratique» ont fait à un moment donné des déclarations qui permettaient de les reconnaître dès le départ et sans aucun risque d’erreur, comme de faux démocrates, de faux amis du Peuple. Il suffisait d’y prêter attention. C’est pourquoi, dans l’assimilation des normes et principes démocratiques, la notion de positon politique doit devenir désormais familière. Il importe d’apprendre à suivre, à analyser et à apprécier les déclarations, articles, publications de toute personnalité politique afin de pouvoir la caractériser politiquement. Ceci doit devenir un réflexe. C’est une leçon que nous devons retenir.

 c) De la pratique politique

Il faut cependant reconnaître que les seules paroles ne constituent pas toujours un élément suffisant pour caractériser politiquement un individu. en effet, il n’est pas toujours facile de distinguer les vrais démocrates des beaux parleurs et des démagogues. C’est pourquoi la pratique est, en dernière analyse, le facteur le plus décisif dans l’appréciation d’une personnalité, d’une organisation politique. La pratique est critère de vérité, a-t-on dit à juste titre. C’est la pratique qui, lorsqu’elle est en conformité avec la parole, permet de mesure la sincérité de tout individu ou de toute organisation, et de savoir s’ils sont ou non dignes de confiance. Il faut rompre avec la pratique des chèques en blanc, de la confiance sans raison politique valable. Nous avons pu ainsi mesurer combien la pratique de l’opposition «démocratique» n’était pas du tout conforme à ses professions de foi démocratique. Mais un exemple particulièrement négatif en la matière nous est fourni par l’O.T.T.D.

Au début du mouvement populaire insurrectionnel, l’OTTD se distinguait par ses positions très «anti-impérialistes», notamment à propos de l’idée de Conférence nationale. Elle dénonçait celle-ci comme une manoeuvre de l’impérialisme français «pour tenter de venir à bout des crises diverses un peu partout en Afrique», c’est-à-dire comme une manoeuvre dirigée avant tout contre la lutte populaire émancipatrice; puis, sans crier gare, sans aucune explication, elle se précipite à cette conférence qu’elle dénonçait; son représentant se met en vedette, et sert ainsi de caution de «gauche» à cette manoeuvre de l’impérialisme français, à cette conférence de la trahison. Bien plus, elle se fait représenter dans les instances de la «transition»; elle participe aux travaux du HCR, contribuant ainsi à conforter l’illusion du changement démocratique par la loi. L’OTTD est ainsi l’exemple type de ces organisations qui se caractérisent par la «phrase révolutionnaire» et une pratique opportuniste.

Pour nous, lorsque nous parlons de dirigeants démocrates dont le Peuple a besoin, nous entendons par là des hommes radicalement différents, aussi bien dans leurs propos que dans leur pratique, de ceux dont nous venons de faire l’expérience avec l’opposition «démocratique».Ce doit être des hommes nouveaux, en ce sens qu’ils doivent faire preuve de qualités que l’on ne rencontre pas chez les faux amis du Peuple: amour du Peuple et de la patrie, dévouement, courage, détermination, fermeté, intrépidité, honnêteté, intégrité, modestie.

Ces hommes nouveaux, l’expérience a montré que ce ne sont pas les discours et les proclamations qui doivent intervenir de façon décisive comme critère de leur choix. Et que ce n’est certainement pas d’une conférence, fût-elle «nationale et souveraine», qu’ils peuvent émerger. Les seules «qualités» requises pour une conférence de ce genre, véritable panier à crabes, c’est de savoir bien parler français et d’être doué pour la magouille. C’est pourquoi elle ne pouvait produire comme dirigeants que des Koffigoh; Agboyibo, Kodjo, Gnininvi et leurs semblables.

C’est la pratique qui, en définitive, pourra désigner ces hommes nouveaux. Et la forme suprême de la pratique à l’heure actuelle, c’est évidemment la lutte. C’est à travers la lutte que ces dirigeants se feront connaître. C’est par la lutte qu’ils pourront non seulement faire la preuve de leurs qualités et de leur engagement, mais aussi se tremper et enrichir leur propre expérience. La lutte, c’est l’épreuve de vérité, le meilleur examen, le meilleur diplôme. Et cela, l’opposition «démocratique» le sait fort bien. C’est pourquoi elle s’oppose au développement du mouvement populaire qui ne peut que l’écarter.

3) Dans le choix des alliances et soutiens

 L’assimilation des normes et principes démocratiques doit conduire à en finir une fois pour toutes avec les alliances et soutiens sans principes. Une alliance sans principes, c’est celle qui se constitue sur des bases floues (par exemple celle qui prétend rassembler «tous ceux qui sont contre Eyadéma», sans approfondir les motif de l’opposition des uns et des autres). Un exemple de ces alliances sans principes, c’est celle qui s’est constituée contre le gouvernement Grunitzky-Méatchi en novembre 1966. L’absence de perspective politique claire d’une telle alliance se reflétait dans son mot d’ordre: «Faisons d’abord tomber le gouvernement, après on verra»; ou même: «le plus fort l’emportera». Conçus dans le même esprit («faisons d’abord tomber lewetekle, après on verra»), le FAR le FOD, le COD et le COD2, sont aussi des exemples de ces alliances sans principes.

Le résultat de ce genre d’alliance, c’est qu’on veut rassembler sans discernement le plus grand nombre, alors que se faisant, on introduit le ver dans le fruit. Il en est de même des soutiens. Le soutien sans principes, c’est celui qui se fait sur des bases telles que l’appartenance régionale, ethnique (tel dirigeant est de ma région, ou un cousin, tel parti est dirigé par les gens de ma région, etc.). Ceci doit être catégoriquement rejeté. Ce sont les notions de ligne politique, de plate-forme politique démocratique qui doivent prévaloir désormais.

D- L’organisation du Peuple pour un véritable changement démocratique, condition de la victoire

 L’assimilation et la mise en pratique des normes et principes décrits plus haut doivent permettre au Peuple de s’organiser désormais sur des bases claires et saines, condition nécessaire et indispensable pour la victoire, pour de réelles transformations démocratiques. Cette organisation du Peuple est le voeu le plus cher du CTCL aujourd’hui. Elle doit se traduire notamment par l’émergence et/ou le renforcement, au sein du Peuple, d’authentiques organisations politiques d’où émergeront des dirigeants enfin dignes de confiance.

 Mais qu’entend-on par organisation démocratique?

 C’est en effet un terme qu’il convient d’éclaircir après toute la confusion que l’opposition «démocratique» (CDPA, CDPA-BT, CAR, UTD, UFC, PDU, ATD, PRI, etc...) a entretenu à ce sujet. Pour elle, en effet, il suffit de se proclamer verbalement partisan de la démocratie, de l’État de Droit pour mériter un tel qualificatif. Mais la réalité a montré qu’il n’en était rien, et les clubs électoraux mis sur pied par cette opposition «démocratique» ont bien fait la preuve qu’ils n’étaient pas du tout des organisations démocratiques. D’ailleurs, à l’heure où même le RPT se prétend partisan de la démocratie et de l’État de Droit, on doit comprendre que de telles affirmations à elles seules ne signifient pas grand-chose. Désormais, nous devons savoir qu’une organisation démocratique (Partis politiques, Fronts, Syndicats, etc.) doit répondre aux critères suivants:

  • elle doit appliquer les normes et principes démocratiques;

  • elle doit mettre en avant ou soutenir un véritable programme de transformations démocratiques. Nous venons de voir ce que sont les normes et les principes démocratiques, notamment en matière de fonctionnement, de choix de dirigeants et des alliances.

Abordons maintenant la question essentielle du programme de transformation démocratique.

La vie a confirmé que les simples professions de foi sur la démocratie, sur «les élections libres, transparentes et pluralistes», sont insuffisantes pour constituer un tel programme, contrairement à ce qu’a voulu faire croire l’opposition «démocratique» Et il paraît clairement, que pour qu’il en soit ainsi, un programme de transformations démocratiques véritable doit se reconnaître dans les objectifs suivants:

  • l’éviction du tyran autocrate Eyadéma;

  • le démantèlement de son régime autocratique néocolonial;

  • le remplacement de ce dernier par un régime nouveau, démocratique.

C’est un tel programme que le CTCL entend soutenir, mais ce n’est pas le programme du CTCL. Ce dernier, rappelons-le, est une organisation de masse et non un parti politique. L’élaboration d’un programme relatif à la prise et à la gestion du pouvoir d’État n’est donc pas de son ressort ainsi que nous l’avons vu. Ceci relève du parti politique. Par contre le CTCL peut juger, apprécier et soutenir un parti politique, un programme. C’est là son rôle spécifique.

Voyons donc quel doit être le contenu de ce programme de transformations démocratiques.

 

1°) L’éviction d’Eyadéma, un préalable

Le Peuple avait raison, lorsque dès Octobre 1990, il exigeait la démission d’Eyadéma. Il avait compris de manière pratique, par un quart de siècle d’expérience, que celui-ci était son ennemi, dont le départ était le préalable nécessaire à toute transformation réelle. Tel n’était pas le point de vue de l’opposition «démocratique», qui entendait quant à elle, construire la démocratie en collaboration avec l’autocrate si besoin est; ce qui répondait à ses intérêts. Il doit être clair désormais, que l’éviction d’Eyadéma doit être considérée comme un point non discutable aujourd’hui pour celui qui se dit démocrate.

2°) Le démantèlement du système autocratique d’oppression

L’éviction d’Eyadéma est certes un préalable. Mais ce n’est pas une condition suffisante. Nous savons déjà que l’autocrate était en réalité le chef de file de tout un système, et que c’est seulement de la destruction de ce système que peut sortir la démocratie. Cela signifie notamment:

 

  1. la liquidation des FAT en tant que force organisée.

La revendication de la «neutralité des forces armées» brandie par l’opposition «démocratique», n’est qu’une farce sinistre, un leurre dont seule la conséquence est d’accréditer l’idée que cette neutralité serait possible, ce qui ne peut qu’entretenir de dangereuses illusions. En effet, non seulement aucune armée au monde n’est neutre (une armée étant toujours le produit d’un régime dont elle assure la défense), mais les FAT n’ont jamais laissé planer aucun doute sur leur nature de milice d’Eyadéma et au service d’Eyadéma. Ce ne sont pas les «journées Armée-Nation» qui changeront leur nature, ni les empêcheront d’être un obstacle à la démocratie. Voilà pourquoi la liquidation des FAT en tant que force organisée est indispensable. Ce n’est certes pas une tâche aisée. Mais à partir de ce constat pour y renoncer, en se contentant de revendiquer une illusoire «neutralité» des FAT, comme le fait l’opposition «démocratique», c’est renoncer à la démocratie. Les vrais démocrates ne nient pas la difficulté de la tâche. Mais ils savent que sa solution est une nécessité. car, c’est avant tout une question de volonté politique.

  1. Le démantèlement du RPT et de ses satellites.

Le RPT n’est pas et ne peut pas être un parti comme les autres. C’est un instrument implacable d’embrigadement et d’intimidation, un haut lieu de corruption, de vol et pillage, dont l’existence et les activités sont incompatibles avec la démocratie. C’est pourquoi sa liquidation doit figurer en bonne place dans tout programme de changement démocratique.

 

c) La dénonciation des alliances et les rapports de sujétion et d’asservissement néocoloniaux.

Le régime autocratique étant le garant des intérêts des puissances impérialistes, et en premier lieu, de la France, la lutte pour la démocratie doit inclure nécessairement la lutte contre l’impérialisme, principalement français, comme nous l’avons vu. Un véritable programme de changement démocratique doit donc nécessairement inclure la dénonciation des accords de coopération, des accords de défense signés avec les puissances impérialistes, la présence des bases militaires étrangères sur notre sol. Il faut laisser la notion de «puissances amies» aux faux démocrates.

 3°) La mise en place d’un système nouveau démocratique.

 Il ne suffit pas de détruire le système autocratique en place. Il faut en bâtir un autre, et un programme démocratique réellement démocratique se reconnaît, en ce qu’il esquisse au moins dans leurs grandes lignes les contours de ce système nouveau.

a) Il s’agit d’abord des institutions nouvelles. Par institutions nouvelles, il faut entendre celles qui donnent réellement la parole au Peuple, et à travers lesquelles celui-ci prend son destin entre ses mains, et exerce son contrôle sur la gestion des biens publics.

Le programme démocratique conséquent en la matière, n’est pas celui qui veut imposer un modèle tout fait au Peuple (souvent copié en Europe et en Amérique) - et en ce sens, nous n’avons que faire de débats sur le régime présidentiel, semi-présidentiel ou parlementaire - mais celui qui fait confiance au Peuple lui-même pour tirer de sa propre expérience les institutions dont il a besoin. Mais il est évident, et on doit l’affirmer, que ces institutions doivent refléter la fin de l’oppression nationale, l’égalité entre les nationalités et doivent renfermer des principes et normes démocratiques connus: élection des dirigeants, révocabilité de ceux-ci, contrôle du Peuple sur la gestion des biens publics etc. La position sur l’armée doit être au contraire sans aucune ambiguïté. Le programme doit prévoir une armée nouvelle à la place des FAT, une armée formée de citoyens en armes, c’est-à-dire fondée sur le service militaire et dont la mission sera de défendre le pays et le Peuple.

b) le programme doit également esquisser les grandes lignes d’une politique nouvelle, sans laquelle on ne saurait parler de changement: les institutions ne sont pas en effet une fin en soi. Cette politique nouvelle signifie naturellement la conquête, l’élargissement et l’approfondissement des libertés démocratiques. Mais ce n’est pas tout. Nous savons en effet que les libertés démocratiques à elles seules ne sont rien si le Peuple ne dispose même pas du minimum vital, s’il continue de subir les affres de la faim, de la misère. Le premier des droits en effet, c’est le droit à la vie. La politique nouvelle doit donc nécessairement inclure en plus dans ses objectifs, la satisfaction des besoins vitaux du Peuple; elle doit nécessairement présenter les grandes lignes d’une politique de développement économique et social réel, qui pose en principe que le Peuple doit être le premier à profiter des fruits de son travail et des ressources du pays.

C’est une politique qui doit rompre avec le bradage de notre patrimoine économique aux prédateurs étrangers, sous l’égide du FMI et de la Banque mondiale. Cette politique doit rejeter les plans d’ajustement structurel. En effet d’une part, ces plans imposés de l’extérieur, bafouent notre souveraineté nationale; d’autre part ils ne font qu’aggraver la misère des masses populaires et la ruine du pays. L’expérience montre d’ailleurs que pour pouvoir appliquer ces plans qui immanquablement suscitent la colère populaire, on finit toujours par s’en prendre aux libertés démocratiques.

C’est pourquoi un véritable programme de changement démocratique doit catégoriquement rejeter le PAS prétendre qu’ils sont «incontournables», c’est se ranger parmi les faux démocrates, les faux amis du Peuple. Mais le programme, ce n’est pas seulement l’objectif. C’est aussi les moyens pour atteindre cet objectif. Nous venons précisément de parler des objectifs que doit s’assigner ou que doit soutenir notre organisation démocratique. Quels doivent en être les moyens à mettre en oeuvre pour les atteindre?

La vie, nous avons dit, a condamné la voie de la «démocratie par la conciliation», et nous comprenons aisément pourquoi: tous ces changements qu’implique l’instauration de la démocratie lèsent de nombreux intérêts, ceux des tenants de l’autocratie entre autres, et naturellement ceux-ci ne laisseront jamais faire. C’est malgré eux et contre eux que devra s’instaurer la démocratie. La lutte pour la démocratie n’a jamais été une entente harmonieuse, ni une partie d’embrassades.

 Est-ce à dire que le coup d’Etat serait une bonne solution, un bon moyen?

 C’est une idée largement répandue dans les milieux de l’opposition «démocratique» mais c’est une voie erronée qui n’a rien à voir avec le processus démocratique véritable. En effet:

  • le coup d’Etat se limite à l’éviction de l’autocrate et de son entourage par un groupe restreint de conspirateurs. Or, nous avons déjà vu que si l’éviction d’Eyadéma constitue un préalable indispensable, ce n’est pas une condition suffisante pour un changement démocratique véritable, dans la mesure où se dernier n’est que le chef de file d’un système, d’un réseau d’alliances et d’intérêts, internes comme externes, qu’il s’agit de démolir totalement.

  • l’ampleur des transformations démocratiques à réaliser pour que la démocratie s’installe, dépasse les capacités d’une minorité de putschistes même pleine de bonne volonté. Elle exige la participation active et consciente du Peuple. On ne saurait faire le bonheur du Peuple sans le Peuple lui-même. Cela suppose donc avant tout un travail de conscientisait, d’organisation, de mobilisation, ce qui, par définition, est le contraire d’un coup d’Etat.

  • à supposer même que le Peuple puisse gagner quelques libertés à la faveur d’un coup d’Etat, ces libertés ne seraient au mieux, que des libertés octroyées, aléatoires, susceptibles d’être remises en cause à tout instant, d’autant plus que le Peuple ne serait pas préparé. C’est lorsque ces libertés résultent de luttes et de conquêtes populaires, qu’elles sont les mieux défendues. On défend mieux ce qu’on a conquis soi-même parce qu’on en connaît la valeur. Voilà pourquoi le Peuple n’a aucun intérêt à remettre son sort entre les mains d’autrui et que les vrais démocrates sont résolument, définitivement contre les coups d’Etat. La meilleure voie, c’est donc celle qui implique l’ensemble du Peuple, et le véritable programme démocratique, c’est celui qui se fixe comme objectif l’instauration de la démocratie, et comme moyen, la lutte organisée du Peuple.

Seul un tel programme est un programme pour la vraie démocratie, et c’est pourquoi il doit mériter le soutien du CTCL et de tous ceux qui veulent apporter leur contribution au changement démocratique chez nous. Elle trace une orientation claire, et se distingue nettement de tous les ramassis de lieux communs que nous a présentés l’opposition «démocratique» en guise de programme. L’application d’un tel programme suppose évidemment l’organisation, la mobilisation du Peuple. Voilà pourquoi les vrais démocrates (partis, organisations syndicales, personnalités, etc.) sont ceux qui s’attellent à ces tâches, qui sont les vraies tâches démocratiques, et pas ceux qui briguent les sièges électoraux. Reste la question qui nous concerne plus particulièrement: que pouvons-nous faire quant à nous à des milliers de kilomètres de la mère patrie ?

III - Les taches des démocrates en exil

 S’il est vrai que le terrain principal, décisif de la lutte, c’est le sol national, l’accord de l’extérieur n’est pas pour autant négligeable. C’est un facteur qui peut contribuer à accélérer la lutte sur le terrain. Nous sommes donc concernés. Mais que faire ?

A- Nous regrouper, nous unir, voilà notre première tâche.

 En effet:

  • la manière la plus immédiate de marquer notre attachement à notre pays, c’est de nous retrouver souvent entre nous pour discuter des problèmes qui le concernent;

  • en tant qu’exilés, nous sommes confrontés à des problèmes spécifiques communs. Nous pouvons d’autant mieux les résoudre que nous sommes unis, solidaires. L’individualisme dont font preuve certains est une plaie mortelle pour nous tous;

  • en nous regroupant, en parlant d’une seule et même voix, nous pouvons donner plus de poids à notre parole, et mieux nous faire entendre de l’opinion internationale, lorsque nous évoquons la situation désastreuse que vit notre Peuple. Nous pouvons également mieux contrer la propagande mensongère des RPTistes et consorts;

  • la démocratie, avons-nous dit, est le résultat des conquêtes populaires. Ce n’est jamais un cadeau octroyé d’en haut. La lutte pour la démocratie doit donc commencer par la base. En nous organisant, nous créons ainsi un cadre propice notamment pour l’apprentissage à la base, des justes normes et principes de la démocratie, pour la pratique démocratique et pour l’élévation de notre niveau politique.

 B- Nous former politiquement

 Si de nombreux compatriotes honnêtes, ont pu se laisser berner aussi facilement par les faux amis du Peuple, c’est par suite de leur bas niveau politique. On ne saurait dissimuler le fait, qu’un bon nombre de nos compatriotes, parmi les plus dévoués à la cause de la démocratie, ont de graves lacunes en matière de connaissances politiques, ce qui les a rendus facilement manipulables par les faux amis du Peuple. La formation politique est donc indispensable.

Mais qu’entend-on par se former politiquement ? Serait-ce accumuler des diplômes universitaires surtout en Droit et en Sciences Politiques ? On se souvient en effet de la jubilation avec laquelle ces avocats, ces magistrats, ces professeurs..., étalaient leurs diplômes à l’occasion de la CNS, tout en laissant entendre qu’Eyadéma n’était qu’un «ignare». Mais on a vu depuis lors, où ces grands diplômés nous ont entraînés. Au risque de nous répéter nous disons: fini le culte du diplôme!

Mais il ne s’agit pas du tout d’être contre les études ou les diplômes en général, et il n’y a aucune raison de s’opposer à ce que les compatriotes exilés saisissent l’occasion de leur séjour forcé en Europe pour se donner une bonne formation technique. Ce n’est pas du tout cela qui est en cause. Le problème est de bien comprendre la différence entre la formation politique et la formation universitaire, et par conséquent d’être conscients des limites de cette dernière en matière de conscience politique. La formation que nous recevons dans les universités européennes, américaines ou africaines (celles-ci sont souvent calquées sur le modèle européen), n’ont d’autre but que de nous rendre aptes à intégrer et à gérer l’ordre établi par l’impérialisme, et non à le remettre en cause (les impérialistes ne sont pas fous!). Ce n’est donc pas avec les cours en amphithéâtre que l’on peut acquérir une véritable formation politique démocratique.

 En quoi consiste donc celle-ci ?

Se former politiquement à l’heure actuelle, c’est d’abord et avant tout apprendre à assimiler l’expérience des luttes des Peuples du monde pour pouvoir s’en inspirer de façon judicieuse et conséquente. Notre présence en Europe précisément, bien que forcée, offre au moins l’avantage de mettre à notre portée un grand nombre de ces expériences, par les journaux et revues, les films, la vidéo, voire par la présence physique de certaines organisations démocratiques étrangères. On peut donc les appréhender, les étudier. Il suffit pour cela d’en avoir la volonté.

Cette formation politique doit nécessairement se faire à deux niveaux:

  • de manière individuelle à travers l’étude et l’effort personnel;

  • de manière collective à travers les débats, les confrontations d’idées, source incontestable de progrès, ce qui confirme l’importance et la nécessité de notre regroupement. Ce serait par exemple le lieu, le cadre idéal pour approfondir les graves questions de principes qui n’ont été abordées ici que de façon rapide. Par exemple:

    • la question de démocratie, de son contenu;

    • peut-on y parvenir par la conciliation? Par un coup d’Etat ? Par l’intervention étrangère?

    • l’armée et la démocratie;

    • la question de la grève générale illimitée;

    • la violence et la non violence etc.

Ainsi, armés politiquement, nous pourrons mieux appréhender la situation politique, et nous déterminer en toute connaissance de cause. C’est à cette condition, que nous pourrons apporter un soutien conséquent à la lutte du Peuple, c’est-à-dire un soutien fondé sur une juste appréciation politique, et non sur des bases malsaines telles que l’affinité ethnique, régionale ou familiale, de copinage etc.

 C- Soutenir la lutte du Peuple

 Le soutien à la lutte du Peuple est l’une de nos tâches les plus importantes et l’objectif essentiel de notre regroupement. Il s’agit d’abord d’un soutien politique: faire connaître la situation qui prévaut au pays. Nous devons populariser la lutte du Peuple, sensibiliser l’opinion internationale et susciter un grand élan de sympathie à l’égard de celle-ci. Le soutien doit être également matériel évidemment. Nul n’ignore les difficultés matérielles auxquelles sont confrontés à l’heure actuelle le Peuple et les démocrates, difficultés qui rejaillissent sur les activités de ces derniers, et constituent à n’en pas douter, un sérieux handicap.

C’est pourquoi notre soutien matériel est un atout précieux, que nous ne devons négliger en aucune manière, mais qu’au contraire nous devons chercher à toujours amplifier chaque jour davantage. Mais nous devons veiller à ce que le soutien matériel ne soit pas gaspillé en pure perte, détourné des objectifs qui leur sont assignés. Bref, faire en sorte qu’il profite réellement aux forces démocratiques, les seules à oeuvrer réellement à l’avancée de la lutte du Peuple, pour un véritable changement démocratique. Seule la formation politique, l’assimilation des normes et principes démocratiques permettront d’acquérir le discernement nécessaire pour pouvoir reconnaître les vrais démocrates dignes de notre soutien.

Nous voici donc arrivés au terme de cet exposé, qui nous a permis de donner notre point de vue sur la situation nationale et sur les remèdes qui nous paraissent nécessaires, indispensables même. Nous sommes loin d’avoir épuisé tout le sujet, et nous en sommes les premiers conscients. Nous espérons néanmoins que vous ferez vôtre ces réflexions qui ont été jetées parmi vous à cette occasion, ou tout au moins qu’elles susciteront votre intérêt. Débattez-en, discutez-en, critiquez-les, enrichissez-les et approfondissez-les si vous le pouvez: c’est notre voeu le plus cher et nous ne soulignerons jamais assez l’importance du d ébat politique surtout à l’heure actuelle. De cette manière que nous y verrons plus clair, que nous regarderons réellement dans la même direction, que nous nous engagerons réellement dans la même voie.

En avant dans la lutte pour la démocratie

Vive la lutte du Peuple togolais !

 

Liège, le 29 janvier 1995

Paris, le 5 octobre  1995

Le Comité Togolais pour la Culture et la Liberté

 

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