Togoenlutte

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Sur la question de la grève générale illimitée

stt greve-togoAprès la confiscation des résultats du scrutin présidentiel par le hold-up que l’on sait, nous avons assisté quelques temps à une certaine recrudescence de manifestations spontanées, que le pouvoir autocratique s’est empressé de réprimer. Mais nous avons constaté à cette occasion, le retour de certains slogans et mots d’ordre sur la grève générale. On a parlé de «guérilla politique», de «Togo mort», et ce mot d’ordre a rencontré un certain écho même dans la diaspora. Selon un membre de l’UFC, «c’est le seul moyen pour qu’Eyadéma quitte définitivement le pouvoir… »; «il faut paralyser l’économie togolaise et les intérêts occidentaux, particulièrement de la France», déclare un membre de la CDPA de Cologne. Tout cela est bien beau, et vive donc la grève générale. ! Mais force est de constater que cette idée de grève générale rencontre aussi des sceptiques. Il y a en effet certains qui disent qu’on les y reprendra plus, qu’ils ne veulent plus en entendre parler, et ceux-là évoquent surtout le résultat piteux de la grève générale illimitée de 1992-1993 qui leur a laissé d’amers souvenirs. L’idée même de grève générale illimitée est devenue pour eux le symbole de l’échec.Pour notre part, nous pensons que la meilleure attitude est de savoir d’abord de quoi on parle, de ce qu’on entend par grève générale, de sa véritable place, et pour cela, il n’y a rien de mieux que de voir tout d’abord comment ont été menés, à quels objectifs répondaient les mouvements connus chez nous ces dernières années sous le nom de grève générale illimitée.



De l’échec des grèves menées par le FOD/COD et ses avatars

C’est le 6 juin 1991 que le FOD/CODI a appelé à un mouvement de grève générale illimitée. Le Peuple togolais s’y était alors engagé de tout son cœur. On se souvient de l’indignation des masses, lorsqu’au meeting du 10 juin Gnininvi osa proposer une trêve «pour permettre à la population de s’approvisionner». Tant il est vrai que pour l’immense majorité de la population, ce mouvement devait et pouvait continuer jusqu’à la chute de l’autocrate et de sa bande. Or pendant ce temps, de sombres et sordides tractations se menaient en coulisses, sous l’égide de Délaye, ambassadeur de France, en fait véritable gouverneur. C’est ainsi que l’on annonça le 12 juin, qu’un accord était conclu (le texte a été d’ailleurs rédigé par l’ambassadeur-gouverneur), et qu’au terme de cet accord on allait réunir une conférence nationale. Et on laissait entendre qu’on pouvait en profiter pour destituer Eyadéma, ou tout au moins pour limiter son pouvoir en attendant de le faire partir, et que le mouvement de grève devenait inutile par conséquent. Le Peuple, après 30 années de dictature autocratique, sans véritable repère, était disposé à suivre tous ceux qui s’affublaient du nom de démocrate. Il a donc suivi les explications et les promesses du FOD/COD, qui a pu ainsi canaliser le mouvement vers l’apaisement, au nom de la «conférence nationale souveraine». Evidemment, le dictateur a profité de cette véritable aubaine pour refaire ses forces et se maintenir ainsi au pouvoir.

C’est que pour ces leaders, dont un grand nombre ont d’ailleurs fait leur carrière au service de l’autocrate, et qui ne sont maintenant que ses rivaux, le mouvement de grève n’était qu’un moyen pour amener Eyadéma à la table des négociations. Par ailleurs, du côté de l’impérialisme français, pas du tout désireux de voir ses intérêts menacés par un mouvement qui irait jusqu’au bout, il s’agissait de profiter de l’occasion pour procéder à un éventuel changement de staff, à quelques retouches afin de préserver l’ensemble de son système. Bref, pour les uns comme pour les autres, «il n’était pas question de laisser les choses aller trop loin». C’est ainsi que d’un mouvement de grève qui, pour le Peuple, visait le départ du tyran, on en est ainsi arrivé à un mouvement dont le but n’était plus que la réunion d’une conférence à l’issue incertaine. La fameuse déclaration de Gnininvi confirme bien ce détournement: «Le peuple n’a jamais demandé une conférence nationale, elle exigeait le départ du chef de l’Etat. Quand le 12 juin nous avons négocié, nous voulions jouer la carte démocratique, et nous avons dit qu’il pourrait rester là pendant la période de transition, parce que nous avions la convictions qu’il aurait été battu. A condition qu’il accepte de jouer le jeu démocratique. Ce qui ne semble pas être le cas ».

En novembre 1992, le mot d’ordre de grève générale illimitée fut de nouveau lancé après les coups de force successifs des FAT et la destitution du gouvernement de transition, bref, après le constat amer que rien n’avait réellement changé depuis la CNS. Ce mot d’ordre fut de nouveau suivi avec enthousiasme par le Peuple, plus décidé que jamais à en finir avec la dictature, convaincu qu’il pouvait en venir à bout, prêt à consentir tous les sacrifices : près de neuf mois d’arrêt de travail, près de 9 mois sans salaire ! Mais une fois de plus ce fut l’échec. Pourquoi ?

Au départ, l’objectif du mouvement était clairement affirmé, sans aucune ambiguïté. On appelait le Peuple à mener la grève jusqu’à la démission d’Eyadéma. Mais très vite, il est apparu une fois de plus que le but de ces leaders soi disant démocrates, une fois de plus, n’était rien d’autre que la négociation: Colmar, Ouaga I, II, III etc. Il va sans dire que dans ces conditions, pour Eyadéma et sa bande, parfaitement conscients des limites de ce mouvement, la tactique était simple, logique : ayant tiré leçon de l’expérience de juin 1991 ils avaient compris qu’il suffisait de faire traîner les choses en longueur, pour qu’il s’essouffle de lui-même et s’effiloche par la lassitude des masses devant l’absence de toute perspective. Et c’est ce qui s’est réellement passé. Ainsi, au fur et à mesure que cette grève, sans aucune préparation ni organisation, s’essoufflait, nos leaders perdaient leur moyen de pression, leur atout, et à la longue, ils n’avaient alors plus qu’à céder : ce fut ce désastreux et honteux accord de Ouaga, qui devait conduire aux élections bidon de 1993 et de 1994.

De nouveau, après le hold-up électoral du 21 juin 1998, on a appelé à la grève. Le leader de l’UFC et ses partisans ont parlé à profusion de «Togo mort», de «guérilla politique». Une fois encore, cet appel a été entendu, et même jusqu’ici en Europe où certains exilés ont commencé à se mobiliser pour organiser des comités de soutien au Peuple. Mais il faut noter que ces leaders ont en même temps invité la population à rester chez elle, à ne pas occuper la rue. Puis, sans crier gare, sans aucune explication, ils ont tout arrêté. En fait, cette fois encore, l’essentiel pour eux ce sont les négociations à Bruxelles, à Paris, à Lomé. On sait à quoi tout cela a abouti : Eyadéma est toujours là, et, une fois de plus, il a pu s’offrir une nouvelle mascarade électorale. Il y a donc incontestablement échec de ces mouvements. Mais doit-on en conclure pour autant que la grève générale illimitée est nécessairement vouée à l’échec, et qu’un tel mot d’ordre n’a pas lieu d’être chez nous ? Pas si sûr. Mais bien entendu, à condition de savoir la situer.

La grève générale ne peut pas à elle seule instaurer la démocratie

En effet, si nous analysons les mouvements tels qu’ils se sont passés chez nous, nous leur trouvons à tous des points communs :

1) dans son objectif: la grève générale telle qu’elle est conçue par les leaders de l’opposition officielle, ne fait pas partie d’une stratégie visant à abattre l’autocratie ; elle sert seulement de moyen de pression pour amener Eyadéma à la table des négociations ; elle doit donc être maintenue dans une certaine limite;

2) dans sa forme, qui est évidemment en rapport avec cet objectif: d’abord la grève générale illimitée est considérée en elle même comme une fin en soi, et non pas comme partie d’un mouvement d’ensemble, c’est-à-dire liée à d’autres formes d’organisation populaires de lutte contrela dictatureautocratique; naturellement, elle n’est ni préparée, ni organisée, ni réellement dirigée ; elle se réduit à la cessation passive du travail, dans l’espoir qu’Eyadéma finira par se convaincre qu’il doit céder. Les travailleurs sont simplement invités à rester chez eux et à attendre, le temps que les leaders, avec le concours des «puissances amies», parviennent à faire céder le dictateur. Le mouvement n’est donc pas censé connaître d’autres développements, et de ce point de vue, la longue grève de 1992-1993 fut un exemple particulièrement significatif.

Ainsi conçu, condamné à faire du sur place, un tel mouvement ne pouvait que reculer, conformément au vieil adage selon lequel «qui n’avance pas recule». En effet, qui pourrait croire un seul instant que cela dérangerait un homme comme Eyadéma, que les travailleurs togolais se privent de leur salaire ? Qui pourrait croire que le spectacle d’un Peuple souffrant de pénuries diverses suffirait à faire céder cet homme responsable de nombreux assassinats et massacres  ? Du moment qu’il garde en main, et peut continuer à entretenir les instruments de son pouvoir, il n’avait plus qu’à attendre, en usant au besoin de moyens dilatoires, en faisant traîner les choses, que la pénurie fasse ses effet, que la lassitude s’empare des masses, et que celles-ci finissent par se décourager. Des mouvements de ce genre ne pouvaient, ne peuvent qu’échouer. Mais il faut bien comprendre que c’est une certaine conception et une certaine pratique de la grève générale qui ont échoué : une conception qui prétend faire de la grève générale l’arme absolue pour le changement démocratique, mais qui ne prend même pas la peine de la préparer, de l’organiser. Nous ne pensons donc pas qu’il faillait pour autant rejeter toute idée de la grève générale, mais à condition de bien définir sa place, comme nous l’avons dit, à condition de savoir qu’il faut en plus d’autres formes de lutte, qu’il faudra nécessairement affronter directement l’appareil de l’Etat.

A vrai dire, la grève générale comme moyen et voie pour le changement démocratique, est un mot d’ordre des organisations ouvrières européennes du début du siècle. Ces organisations ouvrières estimaient que la grève générale, c’est-à-dire la cessation totale de toute activité des travailleurs, en paralysant le pays, suffirait à provoquer la chute des régimes d’oppression. Mais cette vieille notion a déjà fait la preuve de ses limites dans l’histoire des Peuples. En effet, aucune grève générale illimitée n’a jamais réussi à elle seule à mettre sérieusement en cause les régimes autocratiques, sanguinaires. Aucune grève générale n’a réussi à elle seule à venir à bout de l’armée et des milices fascistes qui servent de piliers à ces régimes. C’est particulièrement évident chez nous: il est clair que l’instauration de la démocratie passe obligatoirement par le démantèlement des forces sur lesquelles s’appuie la dictature autocratique, c’est-à-dire principalement les FAT. A l’évidence, un simple arrêt du travail, même de plusieurs mois, n’est pas capable d’y parvenir.

Cela signifie que chez nous comme ailleurs, la grève générale doit être nécessairement conjuguée avec d’autres mouvements. Mais cette question, toute l’opposition officielle, l’UFC en tête, évite de l’aborder. Le leader de l’UFC quant à lui, préfère parler de «démocratisation de l’armée», de «retour de l’armée à la caserne». Or l’expérience de ces 7 dernières années a confirmé que la démocratisation des FAT est une pure illusion. Il n’est en effet pas possible de démocratiser les FAT. Il faut les démanteler, et ce n’est pas seulement en se contentant d’arrêter le travail, en restant chez soi les bras croisés, même pendant plusieurs mois, qu’on pourra y parvenir. Il faudrait tout au moins que se développe aussi un véritable mouvement de contestation générale, et que ce mouvement soit porté au cœur même de l’armée. Certains estiment que c’est impossible, sous prétexte qu’il s’agit d’une armée monoethnique, d’une armée «Kabyè». Nous pensons quant à nous, que la vie et l’expérience démontrent le contraire, et qu’il suffit d’ouvrir les yeux, de savoir observer pour s’en rendre compte. Bref, que c’est possible, à condition de le vouloir.

En veut-on la preuve ? Nous avons tous été témoins de la présence à la CNS de militaires se réclamant de la démocratie. Ces militaires ont fait état, dans leur intervention, de l’existence au sein des FAT d’un courant démocratique auquel participent des soldats de toutes origines ethniques, y compris des Kabye, ce qui est fort intéressant, mais ne saurait nous surprendre : les soldats, surtout ceux du rang, souffrent autant que le reste du Peuple, et malgré la particularité de leur profession, ne sont pas nécessairement imperméables aux idées démocratiques. En tout cas, c’était là un démenti à ceux qui prétendaient que rien ne pouvait se passer au sein des FAT.

Les démocrates, les vrais, sont toujours attentifs au développement d’un courant démocratique au sein de l’armée. L’histoire des Peuples démontre que ce courant, s’il perdure et parvient à se renforcer, peut aller jusqu’à entraîner une partie des troupes à refuser d’exécuter des ordres injustes, des ordres de répression, à se joindre au Peuple. S’il se conjugue avec le mouvement populaire, il constitue alors une aide concrète à la lutte démocratique. Pour les vrais démocrates qui savent que la grève générale illimitée ne suffit pas à elle seule à démanteler le système autocratique, ces militaires devaient donc rester dans l’armée et continuer à y propager les idées démocratiques, et il ne fallait pas les exposer inutilement en les présentant à une CNS.

En effet, on sait ce que sont devenus aujourd’hui ces militaires qui se réclamaient de la démocratie : ils sont morts, assassinés, ou en exil, hors de l’armée en tout cas. Sans aucun doute, le seul résultat de leur présence et de leur intervention à cette CNS, fut d’alerter Eyadéma et ses sbires, et ceux-ci n’ont pas perdu leur temps pour épurer les FAT par une série de règlements de comptes des plus sanglants, par l’élimination systématique de tous les éléments suspects. Les leaders de l’opposition officielle, en braquant la lumière sur eux à la CNS, les ont en quelque sorte désignés à leurs bourreaux. A cet égard, ils ont commis plus qu’une erreur, une faute, et il faudra qu’ils en rendent compte.

La grève générale, pour les dirigeants faux démocrates de l’opposition officielle, n’est qu’un moyen de manipulation du Peuple en vue d’amener Eyadéma à faire des concessions, car il ne s’agit pour eux que de reformer le système, d’y trouver leur place, et non de l’abolir. C’est pour cela qu’ils n’envisagent pas d’autres formes d’action que ce mouvement, et qu’ils se contentent de pousser les masses en avant, en leur laissant croire que c’est la  «solution», puis les laissent tomber par la suite. Dans ces conditions l’échec était inévitable.

Sachons étudier, Sachons apprendre

La première leçon d’importance que nous pouvons donc tirer de l’expérience de ces dernières années, c’est que l’on ne doit ni exagérer, ni minimiser l’importance de la grève générale illimitée. Bien entendu, elle doit être préparée, organisée, menée de façon ferme en vue de l’objectif clairement désigné, toutes choses qui ont fait défaut jusqu’ici. Mais bien plus, dans sa conception la plus juste, elle ne peut être qu’une partie, une étape d’un vaste mouvement incluant d’autres formes de lutte en vue d’abolir la dictature autocratique. Bref, la grève générale à elle seule ne peut mener à la démocratie : on ne peut se contenter de se croiser les bras, et espérer que l’autocratie tombera d’elle-même. Il faut se battre, mener des luttes multiformes pour la détruire, et l’on pourra alors réussir. Seule une organisation (parti politique, front),ayant une vision claire de la situation, fermement décidée à en finir réellement avec l’autocratie, disposant d’une stratégie de lutte élaborée à cette fin, peut mener ce mouvement, et faire jouer à la grève générale son véritable rôle. Ce n’est évidemment pas le cas de nos faux démocrates.

La deuxième leçon, non moins importante, c’est la nécessité pour nous-mêmes d’étudier, afin de mieux comprendre. En effet, la lutte politique, la lutte pour la démocratie est une science, et nous devons nous en enrichir notre connaissance. Par exemple, nous devrions apprendre à connaître par nous mêmes ce que recouvre cette notion de grève générale, car celle-ci fait partie de l’expérience de lutte des Peuples, et les leçons que ces derniers en ont tirées sont à notre disposition, à notre portée, et nous pouvons nous en saisir. Autre exemple ? Certains en sont encore à s’interroger sur l’opportunité de la CNS, se demandant encore aujourd’hui ce qu’il faut en penser (s’ils ne disent pas qu’après tout c’est positif). Or la science que nous évoquons ici (cette science qui, entendons-nous bien, ne s’acquiert pas dans les universités, mais s’apprend au contact des organisations démocratiques notamment, parce qu’elle se fonde sur les expériences de lutte des Peuples), cette science disons-nous, enseignequ’il ne faut jamais, et sous aucun prétexte, arrêter un mouvement insurrectionnel populaire en marche. Possédant cette science, il n’était pas difficile de comprendre d’avance combien en substituant à la lutte du Peuple la tenue de cette conférence, on ne pouvait que faire le jeu d’Eyadéma, et que cela entraînerait des conséquences néfastes pour le Peuple. Bref, nous devons étudier, apprendre, et nous ne devons pas perdre le temps pendant que nous sommes ici en exil. A cette condition, nous éviterons toutes les manipulations, et nous marcherons d’un pas plus sûr dans la lutte pour la liberté et la démocratie.

Article publié dans LE JOURNAL  L'EXILE de Mai 1999 (Comment les démocrates pouvaient utiliser la grève générale illimitée pour renverser le système autocratique)

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