A propos de la question des nationalités au Togo.

nation2L’article consacré dans notre dernière livraison à la chasse aux réfugiés togolais au Bénin, a suscité des réactions et commentaires divers parmi les compatriotes en exil. C’est tout juste si certains ne nous accusent pas de trahison ! Cela confirme au moins que «L’EXILE», joue bien son rôle d’organe de liaison et de tribune. Mais l’objet des réactions et commentaires déclenchés par cet article ne manque pas en lui-même d’intérêt. Il met en lumière la nécessité de donner notre point de vue sur une question de grande importance que nous n’avons pas encore eu l’occasion d’aborder: il s’agit de la question nationale. Ce sera donc le sujet du présent éditorial. En effet, à l’origine de la controverse, il y a un mot apparemment banal, qui ne semblait pas poser problème: c’est le mot «nationalité», utilisé pour désigner l’origine d’une des victimes des autorités béninoises : l’article précisait en effet, que celle-ci était de nationalité Kabye(la nationalité d’Eyadéma) A entendre certains, ce simple mot ne ferait qu’encourager le tribalisme, le séparatisme, bref, et son utilisation serait une atteinte à l’intégrité territoriale : « il n’y a qu’une seule nationalité, la nationalité togolaise », proclament-ils haut et fort. Tout cela exige explication.

Bien entendu, nous écartons d’emblée les auteurs de commentaires régionalistes et tribalistes, ceux-là qui n’ont trouvé dans ces débats que l’occasion d’exhaler leurs sentiments anti-Kabye, ceux-là qui, contre toute évidence (nous l’avons encre montré dans le précédent numéro), continuent d’imputer la dictature Eyadéma et ses méfaits à une région, voire à une ethnie, et parlent encore de «pouvoir nordiste», de «pouvoir Kabye». Nous les écartons parce que ce ne sont pas des démocrates, même s’ils se présentent comme tels: ils en veulent aux Kabye, pas à la dictature, et leur «combat» s’arrêtera le jour où la dictature ne sera plus dirigée par un Kabye. En dehors de ces faux démocrates dont nous devons apprendre à nous méfier, nous pensons qu’il faut mettre les diverses réactions au compte de l’ignorance et de la confusion. Il est de fait qu’un grand nombre de nos compatriotes ne connaissent pas le sens exact des mots et expressions qu’ils utilisent, et ne font pas la différence entre l’acception courante, vulgaire, de ces mots et expressions et leur signification réelle, politique. C’est ainsi qu’il n’est pas rare de voir des gens utiliser les mots population et peuple dans le même sens, alors qu’il n’en est rien en réalité (par exemple, Eyadéma, ses acolytes et les ennemis de la démocratie en général ne font pas partie du peuple togolais, alors qu’ils doivent être comptés parmi la population togolaise ); de même les mots pouvoir, gouvernement et Etat, sont souvent utilisés à tort et à travers..

Manifestement, cette confusion concerne aussi les notions de nation, de nationalité. Beaucoup d’entre nous ne connaissent le mot nationalité que dans son sens purement administratif et juridique (au sens d’acquérir, d’avoir la nationalité togolaise, française, belge, allemande, comme on le dit couramment). Il s’agit donc avant toute chose de savoir de quoi nous parlons, de nous mettre d’accord sur le sujet dont nous voulons débattre, bref, de nous éclairer sur ce que recouvrent ces mots de nation, de nationalité. Pour ce faire, le dictionnaire peut déjà nous donner une idée, même si celle-ci risque d’être quelque peu approximative.

Voici comment le dictionnaire Larousse (1999) définit la nation: «grande communauté le plus souvent installé sur un même territoire, et qui possède une unité historique, linguistique, culturelle et économique plus ou moins forte ».

Ce que nous retenons de cette définition, c’est qu’on ne peut parler de nation qu’en présence de critères, d’éléments constitutifs précis, à savoir:

- une communauté de territoire : en effet, la langue ne suffit pas à elle seule à faire la nation. Pour prendre un exemple, les Etats-Unis, le Canada (en partie), la Nouvelle-Zélande, l’Australie, bien que partageant la même langue, l’anglais, n’appartiennent pas à la même nation. La nation suppose en effet des liens historiques durables entre les membres, et qui n’est possible que si ces derniers partagent le même territoire. Ce n’était pas le cas de ces pays, qui ont pu ainsi développer des vies nationales différentes. L’exemple vaut pour les pays de langue espagnole et portugaise ;

- une communauté de vie économique : le liens qu’entretiennent les diverse membres et partie de la communauté, sont avant tout des liens économiques. Le développement de ces liens économiques contribue donc à souder les différente partie à consolider la nation.

- une communauté de culture : sur la base de cette communauté de territoire et de langue, de ces liens économiques durables, se développe peu à peu une conscience nationale, mais aussi ce qu’on peut appeler un caractère national : c’est-à-dire un ensemble de comportements, de traits psychiques, d’habitudes, de pratiques culturelles caractéristiques..

Deux remarques importantes:

1) A aucun moment nous n’avons fait allusion à l’existence d’un Etat, d’un gouvernement. Ce n’est pas un critère en effet. Mais si l’existence d’un Etat, ne prouve pas l’existence d’une nation, il peut en revanche exister des nations sans Etat. : par exemple des nations occupées, opprimées, intégrées de force dans de vastes empires.

2) Pour que l’on parle de nation, il faut la présence obligatoire de tous ces critères ; chacun d’eux est plus ou moins fortement représenté suivant la nation, mais il suffit qu’un seul d’eux fasse défaut, et il n’est plus question de nation.

Ces précisions qui viennent d’être données, nous permettent maintenant d’aborder notre sujet avec plus de clarté, et de cerner les problèmes.

La question qui se pose, c’est de savoir si l’on peut définir le Togo comme une nation. A cette question, on doit répondre par la négative, au regard des critères susmentionnés. En effet, les Togolais partagent un même territoire, mais cette communauté territoriale est toute récente, et ne résulte pas de développements internes ; ainsi, le Togo n’est pas bâti sur une communauté de langue : la langue française, langue de l’administration n’est pas une langue togolaise, mais une langue imposée par la puissante dominante, et qui n’est d’ailleurs comprise ou parlée que par une infime minorité ; il n’est pas non plus bâti sur une communauté de vie économique. Bref, il n’est que le résultat d’un regroupement forcé de communautés diverses sous la houlette des puissances impérialistes. Il a beau être un Etat constitué, représenté à l’étranger, avoir à sa tête un gouvernement, ce n’est pas une nation. Alors qu’en est-il ?

Les diverses communautés qui composent le Togo, ont chacune leur langue et leur territoire propres : elles ont connu des développements diverses allant de simples communautés villageoises à la monarchie plus ou moins hiérarchisée. A coup sûr ce n’étaient plus des simples tribus primitives, mais aucune n’a pu s’élever jusqu’au niveau de la nation : elles en possédaient quelques critères, quelques indices certes, mais pas l’ensemble de ces critères réunis. Ce n’étaient donc que des nations en devenir, des nations potentielles. C’est ce que l’on désigne sous le nom de nationalité. Voici d’ailleurs l’une des définitions de ce mot par le Larousse: «groupement d’individus ayant une origine, ou tout au moins une histoire et des traditions communes».

En Europe, on a beaucoup parlé au XIX de la question des nationalités, justement à cause de la multiplication des mouvements nationaux, de la multiplication des luttes des peuples en vue de s’émanciper des empires multinationaux, de s’ériger en nations indépendantes. D’ailleurs, les événements actuels dans les Balkans (Yougoslavie, Kosovo..) sont dans une large mesure la suite des ces mouvements des nationalités du siècle dernier.

Ainsi les Ewé, Kabye, Kotokoli, Tchokossi, Bassar, etc…qui peuplent notre pays, sont des nationalités. Il faut donc définir le Togo comme un Etat multinational, c’est-à-dire composé de nationalités diverses. Telle est la réalité de notre pays. Mais un tel point de vue pourrait-il être un facteur de divisions, un encouragement au séparatisme ? Nous pensons que non.

Les proclamations ne peuvent pas à elles seules pousser au séparatisme, à moins qu’elles ne rencontrent une situation objective. Ce qui peut pousser au séparatisme, c’est d’abord et avant tout le fait qu’une communauté donnée se sent méprisée opprimée, étouffée à l’intérieur du territoire commun. Au contraire, en affirmant le caractère multinational de notre pays, nous reconnaissons par là qu’il existe chez nous une question non encore résolue: la question de l’entente, de la fraternité entre les diverses nationalités afin que l’unité du Togo se fasse sur une base saine et solide. Et nous sommes convaincus pour notre part, que poser un problème c’est déjà le résoudre à moitié, et que ce n’est certainement pas en le masquant qu’on lui trouvera une solution.

Cette question de l’entente, de la fraternité nécessaires entre les différentes nationalités participent de ce qu’il convient d’appeler la question nationale.

La question nationale, c’est la question de l’émancipation totale du Togo, condition indispensable pour l’instauration de la démocratie véritable, c’est-à-dire:

1) la question de son indépendance nationale, c’est-à-dire de son affranchissement total vis-à-vis des puissances impérialistes, la fin de l’ingérence des «puissances amies» (selon les termes chers au RPT et à ses rivaux, CAR, CDPA, CDPA-BT, PDR, PDU, UFC etc), à commencer par la première de celles-ci , la France… 

2) la question de l’égalité absolue entre les diverses nationalités, la fin de toute discrimination entre celles-ci, et la mise en place d’une politique allant réellement dans ce sens.

La question nationale comporte nécessairement ces deux aspects, et est elle-même liée à la question de la démocratie. En effet:

a) pas de démocratie sans indépendance véritable. En effet, que la domination et l’ingérence étrangères soient des obstacles à la démocratie, nous avons eu largement le temps de le vérifier à travers le rôle néfaste de la France dans le processus démocratique initié depuis 1990. De sorte que de nombreux compatriotes se rendent compte de plus en plus que le seul départ du dictateur ne suffira pas a établir la démocratie, s’il n’est pas mis fin à la domination de la France, de toute domination étrangère . Il n’y a ni liberté, ni démocratie quand l’étranger vous dicte sa volonté ;

b) pas de démocratie sans égalité entre les nationalités. Il ne fait aucun doute que l’antagonisme entre nationalités accroît dangereusement les risques de guerre civile injuste (c’est-à-dire sans véritable solution pour le peuple). De ce fait, cette situation pousse à la recherche de soutiens extérieurs, et offre ainsi un terrain favorable à l’ingérence et à la domination étrangères, et par conséquent aboutit fatalement à l’aliénation de notre indépendance et de nos libertés ; en revanche l’entente, la fraternité, l’union entre les nationalités, renforce la lutte émancipatrice; C’est d’ailleurs pour cette raison que les puissances impérialistes ont toujours entretenu et encouragé les divisions entre nationalités, les affrontements entre ethnies, la sinistre politique bien connue du « diviser pour régner».

Les débats suscités par notre précédent numéro sont donc fort utiles, puisqu’ils nous ont permis d’aborder une fort importante : la question nationale. Certes, il n’est pas possible d’approfondir toute la question dans cet éditorial, et nous ne prétendons pas l’avoir fait. Mais nous aurons atteint notre but, si nous parvenons à attirer l’attention sur son importance.

Ce que nous devons retenir ici, c’est que la question nationale n’est pas du tout une question secondaire, marginale, que l’on peut se contenter d’évoquer en passant, notamment par de vagues allusions sur « les Togolais, de l’Est, de L’Ouest, du Nord et du Sud », mais qu’elle fait partie intégrante de la lutte pour la démocratie. C’est une question qui doit être prise à bras le corps, qui exige des analyses précises, et un programme clair et sans équivoque, lequel doit nécessairement figurer en bonne place dans tout programme pour une véritable alternative démocratique.

Il va sans dire que seuls les vrais démocrates peuvent aborder cette question avec toute la franchise nécessaire. C’est pourquoi la question nationale est un des critères qui permettent de distinguer les vrais démocrates des affabulateurs et des démagogues. Nous invitons donc nos lecteurs à examiner les programmes et les prises de position des divers partis de chez nous. Combien abordent sérieusement cette question ?

 

Article publié dans le journal L'EXILE, MAI 1999