Accord Cadre de Lomé : Un accord immoral

ChiracEyademaEncore un nouvel accord. Il vient d’être signé le 29 juillet par les représentants du RPT, et ceux de l’opposition Cette fois-ci, on l’a baptisé «accord-cadre», sans doute pour nous faire croire qu’il s’agit de quelque chose de nouveau, de différent, et de plus sérieux. On nous parle du statut de l’opposition et des anciens chefs d’Etat, de la mise en place d’une CENI, de la transformation des FAT en une armée républicaine. Et pour faire bonne mesure, on annonce qu’il va y avoir de nouvelles élections législatives l’année prochaine, et qu’Eyadéma ne se sera pas candidat en 2003, à la fin de son mandat. Voilà qui est bien, disent en chœur tous ceux qui sont impliqués dans cette affaire. «Une bonne nouvelle pour le Togo», écrit dans le quotidien français «Le Monde» Bernard Stasi, le représentant de la France. Partout, du CAR à l’UFC, en passant par la CDPA, l’UTD, on ne parle que de «tourner la page»., de se tourner vers l’avenir. Bref, c’est l’espoir, nous dit-on. Nous ne partageons pas cet espoir, car nous avons des raisons de croire que cet «accord-cadre» n’augure rien de bon.

Cet accord va plus loin que la simple légitimation de la dictature. Par le biais du statut des anciens chefs d’Etat, il accorde pour de bon l’impunité la plus totale au tyran et sa bande, et les blanchit de tous les crimes les plus abominables qu’ils n’ont cessé de commettre contre le Peuple. Il ne sera plus question de leur demander des comptes, de les traduire en justice. Oubliés les massacres de Bé, les camps d’Agombio, les multiples assassinats qu’Amnesty International vient encore de mettre en lumière ! Oubliés les détournements des richesses du pays à des fins personnelles. Eyadéma va-t-il donc conserver Lomé II, ce bunker construit avec l’argent volé au Peuple, et constituer ainsi une menace permanente même en cas de départ? En a-t-on seulement parlé dans ces tractions? Mais comment peut-on prétendre construire un «Etat de droit», si l’on commence par bafouer ainsi le droit? Au nom de quel droit pourrait-on condamner un voleur de poulet, si les plus grands voleurs et criminels du pays restent impunis? Voilà pourquoi nous disons que cet accord tourne le dos à la morale la plus élémentaire.

Il n’est pas possible à notre avis, d’instaurer un régime réellement nouveau, un régime de droit démocratique, si l’on ne commence pas par juger et sanctionner les dirigeants corrompus et criminels, ceux qui ont bafoué le droit pendant des décennies. Parce que c’est une leçon, un avertissement pour les futurs dirigeants, une manière de leur montrer que désormais ils ne peuvent plus compter sur l’impunité. Cet accord ne peut donc avoir été signé que par des gens peu désireux de rompre avec le passé, des gens qui eux-mêmes ne sont pas écœurés par les pratiques du régime Eyadéma et qui sont prêts à recommencer.

On nous objectera comme toujours: est-il seulement possible de juger et de sanctionner Eyadéma et sa bande ? Eyadéma est puissant et protégé ! Nous pensons que cet objection n’est pas recevable. En 1991, le pouvoir Eyadéma était pratiquement par terre, affaibli, en pleine dislocation avec ces préfets en fuite, ces policiers qui jetaient leur uniforme, cette armée en plein désarroi. Tout cela était sans conteste la conséquence du soulèvement commencée le 5 octobre 1990. Que le mouvement persiste et aille de l’avant, et c’en était fini de ce régime. Mais voilà que nos grands leaders commencèrent par proclamer que le départ d’Eyadéma créerait «un vide politique», et qui continuaient à le rencontrer en secret chacun de son côté !  Puis ce fut la «Conférence Nationale Souveraine». On n’avait cessé de nous répéter que cette conférence allait tout résoudre, et que la lutte dans la rue n’était plus nécessaire, et on a ainsi désamorcé le mouvement. C’est ainsi qu’on a permis au pouvoir alors en pleine déconfiture, de reprendre des forces. Bien entendu, Eyadéma qui n’a jamais ignoré quant à lui, que l’important ce joue sur le terrain et non pas dans les salles de conférence, n’a pas hésité à contre attaquer sur le terrain, dès qu’il en a eu les moyens et que les circonstances lui sont parus favorables : ce fut alors le putsch du 3 décembre 1991, une conséquence directe de la CNS. Rappelons que cette CNS a été inspirée, organisée, financée par la France (même le texte de l’accord du 12 juin 1991 a été rédigé par l’ambassadeur Délaye). Ce n’est pas un hasard. Non, le pouvoir d’Eyadéma pouvait être abattu, le Peuple le souhaitait ardemment, ce sont les leaders politique soi-disant opposants qui l’ont sauvé !.

Une nouvelle duperie

Il est un fait, une réalité qu’aucune personne de bonne foi ne saurait nier : si l’on doit parler de processus démocratique, c’est bien au mouvement insurrectionnel populaire commencé le 5 octobre 1990 qu’on le doit. Sans ce mouvement, même ces négociations et accords que nous dénonçons n’auraient pu avoir lieu. On se rappelle en effet la situation telle qu’elle se présentait quelques semaines précédant ces grandioses journées, quand la dictature organisait encore des manifestions pour dénoncer le multipartisme, et où l’on affirmait que le Peuple ne veut que le RPT. Il n’était alors pas question d’engager une quelconque dialogue. C’est bien le soulèvement populaire qui a balayé tout cela, et qui a permis au Peuple de relever la tête. Au contraire, les négociations et accords n’ont en aucune manière contribué à la démocratie dans notre pays, et il n’est pas difficile de comprendre pourquoi : pendant qu’on a l’esprit occupé par ces tractations, ces querelles entre le clan Eyadéma et ses rivaux, on se préoccupe moins de renforcer, de mieux organiser la lutte qui est pourtant l’arme décisive, et c’est ainsi qu’on continue à offrir un répit à la dictature. Il n’est donc pas étonnant que la France soit la principale initiatrice de ces manœuvres : son soutien au régime n’a pas jamais fait défaut, et c’est le même objectif qu’elle poursuit.

Aujourd’hui, voyez comme on occupe la scène politique avec ces querelles futiles au sujet de la CENI.On nous dit que c’est un sujet de débats importants ; on voit des partis boycotter de temps en temps certaines réunions pour marquer leur désaccord. Comme si la CENI était en soi une garantie de démocratie ! Comme si elle n’avait pas déjà existé, avec le résultat que l’on sait ! Ne nous rappelons-nous pas comment Eyadéma s’est déjà joué de cet organisme en juin 1998 ? Voyez comment Monsieur Chirac a tenu à annoncer lui-même que des élections législatives auront lieu l’année prochaine, et qu’Eyadéma ne se présentera pas en 2003. Vous avez compris le but de la manœuvre : c’est pour nous suggérer qu’il est inutile de lutter, dès lors qu’Eyadéma peut déjà être battu lors des législatives prochaines, et qu’au plus grand tard, il suffit d’attendre paisiblement la fin du mandat actuel. Seulement, ce coup, on nous l’a déjà fait plus d’une fois. On nous avait promis, juré qu’il serait battu aux élections après la CNS. Il n’en fut rien, tout simplement parce que naturellement Eyadéma et sa bande n’ont pas «joué le jeu démocratique».

Et l’on se rappelle que lorsqu’il fut question, au cour de cette CNS, de voter sa démission (bien entendu nous ne pensons pas que la CNS, telle qu’elle était organisée, pouvait déposer le tyran, et ce sont uniquement les réflexions à ce propos qui nous intéressent ici) ces gens ne se privaient pas dire qu’il fallait être patients, qu’après avoir supporté Eyadéma pendant un quart de siècle, cela ne nous coûtait rien de le supporter seulement pour quelques mois, jusqu’aux élections. On connaît la suite, et c’est la même scène qu’on nous joue aujourd’hui. Avons-nous donc la mémoire aussi courte ? Avons-nous déjà oublié ce qui s’est passé après les législatives de février 1994, quand Ed Kodzo «découvrit» tout d’un coup, qu’il était «au-dessus des partis», et se fit nommer Premier ministre, permettant ainsi à Eyadéma de transformer sa minorité en majorité et de gouverner ? On ne nous fera pas croire que telles manigances sont désormais impossibles . Nous n’attendons donc rien de ces tractations. Il est bien clair, une fois de plus, que celles-ci n’ont nullement pour objet la démocratie, qu’il s’agit de simples querelles entre rivaux qui se disputent le pouvoir. Et il faut être naïf ou aveugle pour croire que dans le cas d’un départ éventuel d’Eyadéma dans les conditions actuelles qu’un régime dirigé par ces leaders serait démocratique. Même la presse privé n’hésite plus à faire part de ses doutes à ce sujet.

Des difficultés accrus pour les exilés

Il est en revanche un point où l’efficacité de cet accord-cadre ne fait aucun doute. Une efficacité négative, tragique, une efficacité contre nos intérêts en tant qu’exilés. Il ne fait aucun doute que les autorités des pays européens ont trouvé dans cet accord le prétexte voulu pour aggraver nos difficultés. Sur ce plan, nos craintes se sont révélées malheureusement fondées «Maintenant que vous avez la démocratie, vous devez rentrer chez vous, vous n’avez plus rien à faire ici». C’est ce que nous entendons de plus en plus, notamment en Allemagne où de nombreux compatriotes se sont réfugiés, en espérant que la situation leur serait plus tolérable qu’en France. Désillusion ! Chaque jour des Togolais sont embarqués pour le Togo, sans qu’on l’on sache ce qu’ils deviennent ; chaque jour c’est un grand nombre qu’on jette en prison avant de les expulser. Au moment même où Amnesty International, dans un rapport accablant, parle de terreur au Togo ! Partout c’est l’inquiétude, le désarroi. «Que vais-je devenir ?», se demande plus d’un compatriote.

Face à cela une seule solution : notre union et notre organisation. «Qu’allons nous devenir ?», telle est la juste question que nous devons nous poser. Car notre sort est plus que jamais lié. Nous ne pouvons nous sauver qu’ensemble, ici comme au pays d’ailleurs. Les solutions individuelles n’ont aucun avenir, et nous ne cesserons de le répéter. Plus que jamais L’EXILÉ entend servir à ce nécessaire rassemblement.

 

Bruxelles, 30 juillet 1999

Organisation Démocratique des Exilés Togolais