Entre l'autocratie et les vrais démocrates, la cohabitation est impossible.

eya150Comme nous l’avons toujours ressassé, le débat politique est une manifestation catractéristique du mouvement démocratique. Seule la confrontation des idées claires, justes peuvent faire avancer la lutte des peuples du Togo. C’est dans cette optique que nous allons, une fois encore, apporter notre modeste contribution à propos de l’article de Monsieur Komlan–Agbobli intutilée «La solution c’est la cohabitation, n’en déplaise à L’EXILÉ» paru sur le site de la Diastode, le 16 février dernier. Nous pensons aussi que cette réponse n’est pas seulement destinée à une seule personne mais plutôt aux tenants de l’opposition dite démocratique qui pensent exploiter une fois de plus, les aspirations du peuple pour partager le gâteau avec le clan Eyadema. Monsieur Agbobli, dans votre article, vous conseillez de ne pas mimer la démocratie occidentale. Vous nous étonnez beaucoup. Puisque c'est exactement ce que vous faites. Le terme «cohabitation» est en effet une invention occidentale, plus particulièrement de la France, qui l'a inaugurée et expérimentée en 1986-1988 (gouvernement Mitterrand-Chirac), l'a poursuivie en 1993-1995 (gouvernement Mitterrand- Balladur), et l'a renouvelée en 1997 (Gouvernement Chirac-Jospin). La cohabitation, c'est en effet le partage du pouvoir exécutif par des représentants de partis aux visions politiques et idéologiques opposées, généralement lorsqu’après une élection législative, la majorité‚ sortie des urnes ne correspond pas à la majorité présidentielle. C'est cette expérience que vous suggérez de copier, alors qu’à l’evidence, au Togo, nous vivons une situation politique radicalement différente de celle de la France.

 

Les bases de la cohabitation «à la française»

 

En France, les divers partis politiques de gauche et de droite peuvent cohabiter, parce que malgré leurs étiquettes de droite ou de gauche, il n’y a pas de différences fondamentales entre eux.

En effet :

- sur le plan politique, ils sont tous partisans du régime politique actuel, la démocratie parlementaire, et aucun d'eux ne songe à bouleverser sérieusement ce système.

- en économie, ils partagent les mêmes options: c'est l'économie de marché‚ c'est à dire le système capitaliste. Auparavant la question du statut public ou privé‚ des entreprises semblait opposer ces partis: la gauche passait pour partisane des nationalisations, de la planification, ou dirigisme; à contrario, la droite a pour crédo: le libre marché, la libre entreprise; Mais ces derniers temps, la gauche a autant privatisé‚ sinon plus que la droite.

- en politique étrangère, rien ne les oppose. Sur la construction de l'Europe, leur vision est commune, même si certains semblent traîner un peu les pieds. Il en est de même de la politique militaire et d'intervention. Ainsi, actuellement la France a supprimé le service militaire, et l'armée française sera à court terme entièrement composée de professionnels. C'est Chirac qui a annoncé cette mesure. C'est Jospin qui l'applique, comme Premier ministre de Chirac. Un autre exemple qui nous concerne plus particulièrement: quand en 1986 la France a envoyé ses parachutistes pour défendre le régime Eyadema contre les assaillants, c'était en pleine cohabitation, sous la présidence de Mitterrand et avec comme Premier ministre Chirac.cohabi

On peut d'ailleurs constater que la victoire électorale des partis de gauche sur les partis de droite, ou l'inverse, ne constitue pas une rupture, et n'entraîne pas de grands bouleversements, au contraire. C'est pourquoi le terme «alternance» convient parfaitement ici. D'ailleurs, aucun des partis ne confisque pour lui tout seul les institutions du pays; et il en est ainsi en particulier de l'armée: elle est au service du système dans son ensemble, et se met spontanément sous les ordres du dirigeant sorti des urnes. Alors quand certaines circonstances conduisent ces partis politiques si proches les uns des autres à gouverner ensemble, cohabiter, quoi de plus naturel. En France, les partis de droite et de gauche sont des partenaires dans le cadre de la démocratie parlementaire, et l'enjeu de leur lutte se résume à la conquête d'une majorité électorale. Ici les termes « mouvance présidentielle » ou « majorité présidentielle » peuvent à la rigueur se justifier. Mais le problème se pose autrement chez nous, et c'est ce qu'il faut comprendre.

La dictature et la démocratie peuvent-elles cohabiter ?

Au Togo, nous sommes en face d'une dictature autocratique, qui s'accroche par tous les moyens, comme vous le reconnaissez vous même (assassinats, y compris au-delà des frontières nationales, massacres, corruption, trucage des élections..). Toutes les institutions officielles sont au service du pouvoir; l'armée défile avec des chants à la gloire d'Eyadema, confirmant ainsi qu'elle est avant tout une garde prétorienne, et un instrument de terreur au service du dictateur; la justice est une justice aux ordres qui condamne des journalistes pour «diffusion de fausses nouvelles», ou « offense au chef de l'Etat », mais laisse impunis les nombreux crimes commandités par le tyran. Le RPT n'est que la caisse de résonance du pouvoir, et sa ligne politique se résume à célébrer Eyadema. Il ne sait pas faire autre chose. Oublierez-vous cette terrible réalité ? Il est vrai que comme d'autres compatriotes, vous avez pris l'habitude de parler de «mouvance présidentielle». Mais ce terme de « mouvance présidentielle » sonne faux: il traduit seulement une manière de se boucher les oreilles, devant notre réalité, de ne pas reconnaître le caractère dictatorial du pouvoir, et c'est un terme que L'EXILÉ n'utilise jamais. Il en est également du terme «alternance».

Il s'agit donc chez nous de la lutte entre la dictature et la démocratie. Ces deux systèmes n'ont aucun point commun, et un véritable changement démocratique ne saurait se faire sans rupture totale avec le système existant, sous peine de n'être qu'un simple replâtrage. On conçoit mal par conséquent comment les deux camps peuvent cohabiter. Cela supposerait, comme vous l'affirmez, que chaque camp fasse des concessions, accepte des compromis. Mais qu'est-ce que cela signifie concrètement? Sur quelle base se ferait ce compromis ? Que le pouvoir autocratique renonce à la confiscation des institutions, à la terreur, à la corruption ? Ce n'est pas possible, car il se condamnerait lui-même à mort. Que les démocrates ferment les yeux sur les pratiques antidémocratiques, terroristes et crapuleuses de l'autocratie ? Dans ce cas, ce ne seraient plus des démocrates, mais des complices du régime. Bref, la question n'est pas de savoir si l'on accepte ou l’on n’accepte pas la cohabitation. C'est tout simplement impossible, sauf si l'on veut trahir la cause de la démocratie.

Ce qui nous surprend à ce propos, c'est que vous prenez des exemples chez les autres, sans voir ce qui se passe sous votre propre nez. Car, en fait de cohabitation, nous en avons déjà soupé! Qu'était donc le gouvernement de transition avec Koffigoh comme Premier ministre, si ce n'est un gouvernement de cohabitation ? Et le gouvernement formé par Edem Kodjo après les élections législatives de 1994 n'était-il pas un gouvernement de cohabitation ? Mais ces deux gouvernements n'ont-ils pas seulement servi de couverture démocratique à l'autocratie ? Et c'est cela que vous voulez recommencer ?

Quand vous affirmez que la plupart des leaders de l'opposition sont issus du RPT, vous ne nous apprenez rien. Mais nous remarquerons seulement que ce sont ceux-là qui rêvent justement de cohabitation, parce qu'ils ne sont pas de vrais démocrates. Il suffit de lire avec sérieux et entre les lignes notre journal L'EXILÉ, pour voir que nous ne les avons jamais soutenus, au contraire. Mais nous savons faire une distinction entre ceux qui ont assumé des responsabilités au sein du RPT et les autres, ceux qui ont intégrés ce parti simplement pour éviter les emmredements. Il n'est pas étonnant que parmi ceux-là certains deviennent de vrais démocrates et rejettent par conséquent la politique de cohabitation.

A propos de Mandela : il faut savoir ce dont on parle !

Vous nous invitez à étudier l'histoire de l'Afrique du Sud et de Mandela. C'est un bon conseil, parce que l'étude des expériences des autres peuples constitue toujours un enrichissement très précieux pour notre propre lutte et il est bien regrettable que nos compatriotes ne s'y consacrent pas assez. Mais ce conseil, vous devez l'appliquer à vous-même d’abord. En effet, quand vous prétendez que « Mandela n'avait jamais prôné la violence pour la violence, voire une sédition pour arriver au pouvoir, il a toujours opté‚ pour la seule voie: l'URNE », quand vous vous livrez à de telles affirmations, vous faites preuve d'une ignorance affligeante à ce sujet.

Il est vrai que l' ANC, à sa fondation en 1912, était un mouvement pacifiste, d'un pacifisme très religieux influencé par GANDHI. Mais les choses ont radicalement changé et ont pris une autre dimension avec d'une part, l'instauration officielle de l'apartheid, et d'autre part la montée de militants fort critiques à l' égard des positions de la direction de l'ANC jugées trop conciliantes: il s'agit entre autres de Nelson Mandela, Albert Sisulu, Oliver Tambo, issus des rangs de la Ligue de la Jeunesse de l'ANC qui avait été fondée officiellement en en 1944. Sous l'influence et l'impulsion de ces jeunes militants, l'ANC s'est transformé en mouvement de lutte, qui va d'ailleurs se rendre compte que les grandes manifestations de protestations pacifiques « à la Gandhi » étaient vaines (mars 1960, massacres de Sharpeville); sous le coup de l'interdiction par le pouvoir, il va alors prendre le chemin de la clandestinité‚ avec l'aide et l'expérience du parti communiste sud-africain, son allié; mieux, il va se doter d'une branche armée: « Umkhonto We Sizwe », « la Lance de la Nation », qui voit le jour le 16 décembre 1961, avec un objectif clairement défini: développer la lutte armée à l'intérieur de l'Afrique du Sud. Et qui fut nommé chef d'état-major de cette branche armée ? Mandela en personne ! Mandela qui s'est même rendu en Algérie pour se former aux techniques de la guérilla auprès du FLN, l'organisateur de la lutte armée contre le colonialisme français. Avec Mandela comme chef d'état-major, Umkhonto We Sizwe a effectivement multiplié les actions militaires: attaques et sabotages de bureaux de « pass » et de recrutement, de lignes électriques, de chemin de fer, de raffineries.mandela oujda 2

Quand il fut arrêté‚ en août 1962, et jeté en prison, ce n'était certainement pas comme partisan de l'urne, mais comme « terroriste», c'est-à-dire comme résistant armé‚ Mandela arrêté, et malgré l'arrestation de tout son état-major en juillet 1963, Umkhonto We Sizwe ne continua pas moins ses actions armées, en liaison avec les mouvements de résistance armée de la sous-région: le MPLA (Angola), le FRELIMO (Mozambique), la SWAPO (Namibie). La riposte du régime de l'apartheid était brutale: condamnations à mort et exécutions de combattants capturés (l'Afrique du Sud passait alors pour l'un des tous premiers pays en matière d'exécutions) ; opérations militaires dans les pays voisins contre les bases de l’ANC ; envoi de colis piégés ou de commandos d'assassins, soutien à l'UNITA, à la RENAMO, pour entretenir l'instabilité‚ permanente en Angola, et au Mozambique etc..

Il est vrai que les actions armées n'ont jamais abouti à la création de zones libérées en Afrique du Sud, mais elles n'ont jamais cessé. Au cours des années 70, le mouvement a lancé le mot d'ordre de rendre l' Afrique du Sud ingouvernable pour les tenants de l'apartheid. Une impulsion particulière a été donnée au mouvement syndical à travers la COSATU, et un mouvement politique de masse était mis en place avec l'United Democratic Front (UDF).

Malgré la proclamation de l'état d'urgence {1985), malgré les arrestations et la brutalité des forces de répression, malgré les massacres, le mouvement de masse n’a cessé de s'amplifier, et tout portait à croire qu'on allait vers un affrontement généralisé. Cette éventualité n'a pas manqué d'inquiéter les puissances occidentales qui voulaient à tout prix éviter la déstabilisation et pire, l'explosion d'un pays aussi important sur les plans économique et stratégique. Elles ont alors commencé à faire des pressions sur le régime pour qu'il évolue alors qu'il était encore temps. C'est dans ce contexte que se sont engagées les négociations qui ont abouti à la libération de Mandela le 11 février 1990, au retour des dirigeants exilés, à l'élaboration d'une nouvelle constitution.

C'est seulement alors qu'on en est venu aux urnes, et que Mandela a été élu président. De ce bref rappel, il ressort que la voie des urnes n'a pas toujours été la ligne politique de l'ANC, et que, contrairement à ce que vous affirmez, c'est justement parce que le pouvoir blanc s'est vu acculé par la lutte populaire que la voie de la négociation et du compromis est devenue pour lui la seule solution pour sauver les meubles. Il y a donc compromis et cohabitation. Mais le contenu de cette cohabitation, et tout le monde le reconnaît, c'est que le pouvoir‚ économique est toujours détenu par les mêmes, de sorte qu'on peut se demander s'il était bon de s'arrêter à un tel compromis. C'est ainsi que le problème se pose. Le débat est ouvert, et il ne nous appartient pas de le trancher ici. Mais, en attendant, ne répétez plus jamais que Mandela n'a jamais été pour la violence.

Vous citez en exemple le Bénin, le Sénégal. Mais pourquoi ne citez-vous pas le Congo Brazzaville? Dans ce pays il y a eu aussi compromis. Faut-il vous rappeler comment cela s'est terminé? Nous aurons pour ce qui nous concerne, l'occasion de revenir sur le cas du Sénégal, du Bénin, etc.

Mais d'ores et déjà, nous tenons à rappeler notre position: la démocratie ne saurait se réduire à un partage du pouvoir entre le clan Eyadema et les leaders de l'opposition.

Pour terminer cette réponse qui, par la force des choses, est assez longue, nous dirons qu'il est faux de prétendre que nous prêchons la violence, et surtout la violence pour la violence. Nous rappelons que lorsque le peuple s'est soulevé‚ le 5 octobre 1990, L'EXILÉn'existait pas. Cette violence du peuple était une réponse spontanée à l'injustice de la situation. Tant que cette situation demeurera, il y a de fortes chances que le peuple continue à exercer sa violence, et cela ne dépend pas de L'EXILÉ. Ce que nous voulons, c'est tout simplement contribuer au débat, appeler tous les compatriotes de bonne volonté à tirer la leçon de l'expérience de ces dix dernières années. Nous vous invitons donc à en faire autant. Car à voir la manière dont vous vous référez aux exemples ci-dessus, nous nous interrogeons sur le sérieux de vos propres réflexions. Nous vous demandons donc de bien réfléchir cette fois, et de nous répondre à cette question toute simple: puisque vous reconnaissez vous-même que nous sommes dans une impasse, est-ce la violence qui est responsable de cette impasse où nous sommes ?

Journal L'EXILE numéro 10 Juillet - Septembre 2000