Koffigoh est-il seul responsable de l’échec de la transition ?

koffigohNous savons tous que Koffigoh est un vendu et qu’il a trahi l’espoir que de nombreux compatriotes avaient placé en lui. Nous avons longtemps pensé que si la transition a échoué c’est à cause de lui. Jusqu’à ce qu’une remarque d’un compatriote nous ait incité à voir les choses autrement; c’était une remarque toute simple, et pourtant nous n’y avons pas pensé. En tout cas, elle nous a ouvert les yeux, nous a obligés à regarder autour de nous et à nous pencher davantage sur les questions de la politique et de la démocratie. Cette remarque était la suivante: comment Koffigoh seul pouvait mener une politique contraire à la volonté de dizaines de leaders de l’opposition ? En effet, ce que nous savons maintenant en regardant autour de nous, c’est que dans tout gouvernement, quelle que soit son orientation politique, il y a ce qu’on appelle la solidarité gouvernementale. Cette solidarité lie tous les membres du gouvernement et c’est une simple question de bons sens: en effet, si chacun des membres d’un gouvernement peut se permettre de dire et de faire n’importe quoi, de prendre des directions en contradiction avec celles des autres, alors il ne peut plus être question de gouvernement, car celui-ci ne pourra jamais fonctionner de manière efficace. La solidarité signifie donc que les membres du gouvernement ne se contredisent pas dans leurs déclarations et dans leurs actions.

Mais à l’inverse, cette solidarité gouvernementale signifie aussi que l’action du gouvernement engage tous ses membres et que ceux-ci en sont collectivement responsables. Le premier responsable est le premier personnage du gouvernement, c’est-à-dire, pour en revenir à notre situation, le Premier ministre. Cela n’exclut pas pour autant la responsabilité des autres dès lors qu’il s’agit d’un gouvernement. Certes, il peut arriver qu’un membre d’un gouvernement ne soit pas d’accord sur certains points avec ce dernier. Dans ce cas, ou bien il considère ces points de divergence comme mineurs, et alors il continue à siéger au gouvernement; ou bien il les considère importants, fondamentaux, et dans ce cas il exprime ouvertement sa divergence, et il démissionne. Si pour une raison ou une autre (manque de courage politique, désir de profiter de l’occasion), il décide néanmoins de rester au gouvernement, il sera responsable de tous les actes que posera ce dernier. C’est ainsi que les choses se passent en politique, et nous allons montrer deux exemples pour illustrer nos propos.

En Allemagne, le gouvernement formé par le chancelier Schröder, après la victoire électorale du SPD avait comme ministre de l’économie et des Finances Oskar Lafontaine. Mais peu après, celui-ci a donné sa démission. Parce qu’il n’était pas d’accord avec la politique économique du gouvernement.

En France également, le ministre de l’intérieur Chevènement a démissionné récemment parce qu’il n’approuve pas la politique corse du gouvernement Jospin. Le même Chevènement, n’étant pas d’accord avec Mitterand sur la participation criminelle de la France aux côtés des USA et de la Grande-Bretagne dans la guerre du Golfe en 1991, avait démissionné alors qu’il était ministre de la défense.

Koffigoh ne formait pas à lui tout seul le gouvernement de transition. Chez nous comme ailleurs, les membres du gouvernement pouvaient eux aussi démissionner s’ils estimaient que les décisions du Premier ministre étaient une trahison. Or nous avons constaté qu’aucun d’entre eux n’avait démissionné. C’est bien la preuve qu’il n’y avait pas de désaccords profonds sur la politique menée, et que la responsabilité était collective, (non pas seulement celle de Koffigoh).

Allons plus loin: Koffigoh était élu par la CNS, donc chargé d’appliquer les décisions arrêtées par celle-ci. Selon les règles de la démocratie, Koffigoh était responsable devant la CNS et devait normalement lui rendre compte. Pour être plus concret, il était responsable devant le HCR (parlement de transition) issu de la CNS qui, elle-même n’existait plus… Le HCR devait donc lui demander des comptes, continuer à lui renouveler sa confiance ou, au cas contraire, le démettre de ses fonctions de Premier ministre et le remplacer par un autre s’il estimait que sa politique ne lui donnait pas entière satisfaction. Mais chose curieuse, rien de cela ne s’était passé. On doit donc en conclure en toute logique que le HCR était solidaire à la politique de Koffigoh.

Il y en a plus que ça. De nombreux ministres de ce gouvernement étaient membres des partis de l’opposition. Si ces partis n’approuvaient pas les décisions et les actes de Koffigoh, ils auraient dû le désavouer publiquement et ordonner à leurs membres de quitter son gouvernement. Koffigoh se serait ainsi trouvé isolé. Et on aurait dû alors voir qu’il n’agissait qu’en son propre nom. Mais rien de cela ne s’était produit. Ils sont tous restés au gouvernement jusqu’à ce que les circonstances ne les forcent à s’en aller et à abandonner leurs postes (devenus leurs proies) auxquels ils s’y sont incrustés fermement. Bref, la politique du gouvernement de transition n’était pas celle de Koffigoh seul. C’était tous les partis avec leurs dirigeants qui en étaient responsables.

Poursuivant nos réflexions, nous allons essayer d’expliquer par quelques faits concrets pourquoi l’opposition veut faire porter le chapeau à Koffigoh seul. Pour cela, il faut se demander pourquoi l’opposition continue t-elle à mettre tout sur le dos de Koffigoh au point que certains croient encore aujourd’hui que c’est lui seul qui avait fait tout échouer ? Il y a une réponse bien évidente à cette question: c’est une réaction humaine; l’habitude des hommes de chercher le coupable idéal qui leur évite de reconnaître leurs propres fautes. Cette réponse est en partie vraie, mais il y a une question qui se pose avant même celle-ci : nous avons vu que pour montrer son désaccord avec Koffigoh, l’opposition n’avait qu’à le dénoncer, s’en écarter, et pourquoi pas, le remplacer (comme il a été dit plus haut). Or rien de cela n’a été fait. Pourquoi donc l’opposition avait-elle laissé faire ? Pourquoi n’avait-elle pas proclamé ouvertement qu’elle ne se reconnaissait pas dans la politique de Koffigoh ?

Certains avaient tenté de répondre à cette question: c’est, disaient-ils, pour préserver l’unité de l’opposition, pour qu’elle ne présente pas un visage de division face à Eyadéma. D’autres disaient même qu’ils avaient fait connaître leurs positions en privé. Mais c’est une réponse absurde, car cela voudrait dire que, pour une prétendue unité (de l’opposition !), on a accepté de s’aligner derrière une ligne politique qu’on a reconnue, au préalable, contraire aux intérêts du peuple. En démocratie, on n’accepte pas n’importe quoi au nom de l’unité sinon on perd même le sens de son combat.

Par ailleurs, il doit être dit une fois pour toutes, que la scène politique n’est pas un confessionnal. Les positions qui comptent sont celles qui sont faites ouvertement, officiellement avec le peuple comme témoin, et non pas celles qui sont murmuréesdans les oreilles du voisin, et ceci, dans les coulisses. Mais la vraie raison de l’attitude de l’opposition, c’est qu’elle savait et sait aujourd’hui encore qu’elle n’a pas de politique de rechange, et qu’un remplaçant éventuel ne ferait pas une politique différente de celle de Koffigoh, parce que justement, il y a un obstacle qui empêche de faire une politique différente: Eyadema qui, a les moyens de s’opposer à toute politique contraire à ses intérêts. Un exemple ? Prenons la résolution de la CNS sur la réouverture du Boulevard des Armées. Cette résolution n’a jamais été exécutée, pour une raison bien évidente que Eyadema et les FAT étaient contre. Même en remplaçant Koffigoh, cela ne changerait rien à l’affaire.

Le vrai problème est donc l’obstacle que constituent Eyadema et son système. Tant que ceux-ci demeurent en place, tant que cet obstacle persiste, il est impossible de mener une politique démocratique, quels que soient les hommes qui seront en face. Mais cela, l’opposition ne veut pas le voir et ne veut pas le reconnaître, et ce, pour une raison bien simple. C’est elle qui, par sa politique du ‘’dialogue’’, de la ‘’réconciliation’’ et du ‘’grand pardon’’ (alors que celui-ci n’a jamais reconnu aucun de ses multiples crimes), a justement permis au dictateur de se maintenir en place. C’est eux-mêmes, à des degrés différents, ont activement servi pour l’implantation de ce régime liberticide. C’est tout cela qu’elle veut masquer en faisant croire que c’est Koffigoh qui avait tout gâché. Ce dernier, par ses compromissions, fournit l’alibi idéal, mais en réalité c’est toute l’opposition (CAR, UFC, CDPA, CDPA-BT, CPP, PDR etc.) qui a trahi les espoirs du peuple.

Analyse publiée dans le Journal L'EXILE Numéro 13

Avril- Septembre 2001