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Une situation explosive

EyademaEn réponse aux allégations d’Eyadéma, qui ne cesse de répéter que le Togo était au bord de l’abîme quand il est arrivé au pouvoir, les Togolais ont l’habitude de dire qu’avec lui, nous y sommes tout à fait. Ce constat populaire est on ne peut plus vrai aujourd’hui. En effet, jamais la misère n’a été aussi omniprésente, aussi généralisée. Qu’on en juge: c’est à la fin du mois de décembre que les enseignants titulaires touchaient leur salaire d’octobre. Evidemment, avec les découverts et les agios, il ne restait sur le compte de certains que des sommes de 3000 FCFA, et encore, pour les mieux lotis. Pour les vacataires, le retard était de 5 mois. Déjà, quand leur salaire bien dérisoire était assuré, ils devaient souvent mettre la main à la poche pour se procurer la craie qu’ils allaient utiliser à leurs cours. Alors, maintenant… Ainsi, ces enseignants sont obligés de se «débrouiller», de se livrer à des petits boulots pour tenter de survivre. Les étudiants, fatigués d’attendre leurs bourses et d’étudier dans des conditions aussi misérables, sont pratiquement en effervescence depuis la rentrée. Résultat : les cours ne sont assurés que de façon intermittente, et nous devons d’ores et déjà considérer cette année comme perdue pour la jeunesse scolarisée. Même situation lamentable pour le personnel soignant et dans les centres hospitaliers, où se développent des trafics inquiétants et honteux, dont les patients sont les victimes. Partout, la corruption règne, le citoyen est constamment rançonné, dépouillé de ses maigres économies. Bref c’est une situation pourrie.

Un pouvoir isolé, mais toujours arrogant et cynique

Au-dessus de tout cela, trône un pouvoir autocratique, plus cynique, d’autant plus provocateur qu’il se sait complètement isolé. Ainsi, Eyadéma et sa bande ne cessent de menacer les enseignants, laissant entendre qu’ils pourraient remplacer les grévistes par des chômeurs diplômés. Mais ils se gardent bien d’expliquer pourquoi il y tant de diplômés sans travail, ni comment ils comptent payer ces recrues. L’autocrate lui-même et sa bande, avec une impudence incroyable, preuve de leur mépris pour les Togolais, osent déclarer que si les enseignants refusent d’assurer les cours, c’est parce qu’ils ont envoyé leurs propres enfants à l’étranger ! Alors que ces deniers n’arrivent même pas à joindre les deux bouts, comment pourraient-ils envoyer leurs enfants à l’étranger ? C’est une chose que seuls les barons du régime et les riches peuvent se permettre, et c’est pourquoi il laisse pourrir la situation ! Mais le comble de la provocation, c'est qu'Eyadéma a tenu une fois de plus à célébrer son 13 janvier. D'abord, à cause de ces millions dilapidés (sans oublier les millions que coûte la préparation du sommet de l’OUA), alors que tant de compatriotes ne peuvent pas manger à leur faim et ne peuvent pas se soigner en cas de maladie ! Que dire de ces défilés grotesques, avec ces personnages singeant les gesticulations de l’autocrate, et ces groupes affublés d'uniformes ridicules et s’efforçant d'imiter la marche des sinistres gardes prétoriennes du régime ! On en rirait volontiers, tant tout cela est infantile, si la situation n’était pas aussi grave.

Mais le 13 janvier, c'est surtout l’anniversaire de l'avènement sanglant de l'autocrate au pouvoir, un anniversaire de triste mémoire pour les Togolais qui, dans leur grande majorité, avaient pour cette raison réclamé sa suppression au cours du grand mouvement insurrectionnel d'octobre-novembre 1990-1991. Par cette célébration illégale et illégitime, Eyadéma veut signifier que c'est toujours son régime qui perdure, qu'il n'est pas du tout disposé à un quelconque changement. Un fait inédit : on a vu défiler cette année, à Lomé, un détachement de l’armée ghanéenne. « Ce ne sont que des musiciens », disent pour se rassurer ceux qui continuent de compter sur une aide du Ghana. Ceux-là ne veulent simplement pas voir la réalité en face. Cette manifestation est une preuve que l'accord-cadre de Lomé et le CPS ne sont qu’une diversion de plus, et qu'Eyadéma s'en moque. En veut-on une confirmation ? Voyez le jeu que jouent ses acolytes à propos du code électoral proposé par la CPS : un document bel et bien approuvé par la délégation du RPT, pour être rejeté ensuite par une assemblée nationale entièrement RPT. Aux dernières nouvelles, le code vient enfin d’être adopté. Mais Eyadéma et sa bande continueront ainsi à faire traîner les choses, tant qu'on leur en laissera la possibilité. Par ailleurs, en ce qui concerne les arrestations arbitraires, rien n'a vraiment changé et deux responsables syndicaux, Gbikpi Norbert Bénissan et Pierre Allaga , arrêtés récemment pour « propagation de fausses nouvelles », viennent de l'apprendre à leurs dépens. Il n'est donc pas besoin d'être un grand prophète pour affirmer que les promesses d'élections législatives transparentes pour cette année, sont une blague de plus.

Une opposition inconséquente et dans l’impasse totale

Ce qui ressort une fois de plus, c'est l'inconséquence totale de nos grands leaders de l'opposition. Comment ont-il pu accepter qu'un document de la CPS puisse être ratifié par une assemblée dont eux-mêmes contestent la légitimité ? Sont-ils débiles à ce point.? La réalité, c'est qu'étant totalement dans l'impasse avec leur politique du dialogue et de la réconciliation, ils en sont maintenant à se raccrocher à n'importe quoi, simplement pour pouvoir continuer à exister et à s’agiter sur la scène politique. On nous parle des « positions radicales » de l'UFC et de son chef Gilchrist Olympio. Mais qu'ont donné jusqu'ici ces «positions radicales» ? A quoi cela sert-il d'être radical dans un processus qui est mauvais, qui ne peut aboutir à la démocratie ?

Mais il devient de plus en plus clair que ces faux démocrates sont en train de perdre toute crédibilité, que la grande masse des Togolais savent qu'ils ne peuvent pas compter sur eux s’ils veulent s'en sortir. A cet égard, le mouvement actuellement en cours à l’UB est un exemple fort intéressant et qui montre que la situation peut devenir explosive à tout moment. Même la presse privée commence par se faire l'écho des sentiments populaires. Nous pouvons citer, à titre d'exemple, l'article consacré au CPS par REGARD du 11-17 janvier 2000. Cet article au titre bien significatif : « Le CPS est un problème », explique clairement que, « contrairement à ce qu'on veut nous faire avaler, le CPS n'a pas seulement de sérieux problèmes. Il est en soi un problème ». Et il poursuit plus loin en affirmant que « la participation de l'opposition n'est qu'un alibi pour la mouvance présidentielle ». Même si nous ne partageons pas tous les points de vue et analyses développés dans cet article (nous pensons que la question de la parité n'a aucune importance sur la nature de cet organisme; de même, nous sommes d'avis que l'expression « mouvance présidentielle » n'est pas juste et ne correspond pas à la réalité, parce qu'elle tend à occulter la nature dictatoriale du pouvoir), nous pouvons néanmoins reconnaître que ce journal fait preuve d'une certaine vision réaliste de la situation, ce dont on ne peut que se féliciter.

Pour terminer: comptons d’abord sur nous-mêmes

Une question de l’actualité européenne qui doit nous faire réfléchir. Elle concerne l'Autriche. Dans ce pays, des élections législatives viennent d'avoir lieu, qui ont abouti à la formation d'un gouvernement composé de la droite classique et de l'extrême droite du FPÖ, un parti dirigé (jusqu'à sa récente « démission ») par Jörg Haider. Ce dernier, issu de milieux nazis, est connu comme un grand admirateur de Hitler, le dictateur fasciste nazi, responsablede camps de concentration, de massacres, d'exterminations massives de peuples dans des chambres à gaz, de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité. Mais avez-vous vu le tollé qu'a soulevé en Occident cette accession d'un parti fasciste au pouvoir ? Des manifestations sont organisées partout pour dénoncer le danger fasciste.; des ministres boycottent des réunions où sont présents des ministres autrichiens; on entend garder un œil vigilant sur l'Autriche et on envisage même éventuellement de la mettre au ban de l'Europe; on décrète des sanctions. Bref, parce que l’Occident ne veut pas voir arriver au pouvoir, dans l'Union Européenne, des partis prônant des idées qui vont à l'encontre de certaines « valeurs » telles que la démocratie, la liberté, les droits de l'homme etc. Même s’il s’agit d’une accession par la voie démocratique, parce que dit-on, on ne doit pas oublier que Hitler est arrivé au pouvoir par des élections.

.Mais que font donc ces mêmes dirigeants de l'Occident devant nos dictateurs locaux qui accèdent au pouvoir par des coups d’Etat ou par des élections truquées, qui embrigadent, emprisonnent, enferment dans des camps de concentration, torturent, assassinent, massacrent, sèment la terreur dans nos pays, bref, devant ces autocrates qui, eux, ne se contentent pas de discours, mais se comportent ouvertement en fascistes ? Pendant des décennies, ils ont aidé, soutenu ces autocrates, qu’ils ont reçus en grande pompe, en faisant semblant de ne pas voir la réalité de ce qui se passait chez nous. Mais quand les peuples s’insurgent et commencent à menacer sérieusement ces régimes, que font-ils ? Ils accourent pour « conseiller » le dialogue et la réconciliation avec ces dictateurs; ils proposent des scénarios, des structures de dialogue et même leurs bons offices : conférences nationales, table ronde, CPS etc. On a vu que leur intervention, leur ingérence ont seulement pour effet de retarder l’explosion populaire, d’offrir un second souffle au système néo-colonial, à nos fascistes locaux.

C'est que, dans le fond, ces dirigeants occidentaux ne considèrent pas que ces « valeurs », au nom desquelles ils veulent condamner l'Autriche, soient également valables, soient une nécessité pour nous autres; ils ne pensent pas que nos peuples en soient dignes (si tant il est qu’ils considèrent que leurs propres peuples en sont réellement dignes). Bref, ils nous méprisent tout simplement. Alors, n’est-ce pas honteux de voir des compatriotes courir encore aujourd’hui dans les capitales et dans les ambassades occidentales pour solliciter des «conseils» et autres « acilitateurs» de ces prétendues «puissances amies» ? Est-ce que ces gens ont un quelconque sentiment de dignité ? Non ! Ils acceptent le mépris dont nous sommes l'objet. Ils acceptent que l’on continue de se moquer de nous. Parce qu’eux-mêmes n’ont aucun amour, aucun respect pour nos peuples. Seuls comptent pour eux leurs propres ventres ! Nous devons donc comprendre une fois de plus que ceux qui nous parlent de «facilitateurs», d’ingérence de «puissances amies», de «l’Union européenne», voire de l’ONU, ne font que nous tromper, car nous n'avons pas à compter sur autrui pour la conquête de la démocratie et de la liberté, mais d'abord et avant tout, sur nous-mêmes. C’est d’ailleurs ce que confirme notre expérience de ces dix dernières années.

Le Journal L'EXILE - Janvier-Mars 2000

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