LA DICTATURE CONTINUE…MAIS AVEC L'AIDE DE L'OPPOSITION

awaNotre position sur la dernière élection présidentielle est bien connue. Nous nous sommes affirmés des partisans du boycott et, comme il fallait s’y attendre, nous n’avons pas eu tort. Cependant, observateurs attentifs de la situation nationale, nous ne saurions rester indifférents, à l’égard de cet événement; nous jugeons au contraire de notre devoir de l’analyser afin d’en tirer si possible quelques enseignements. Que pouvons nous retenir de cette élection du 21 juin 1998 ?

UN VERITABLE PUTSCH

Evidemment, personne ne croit à la réalité des «menaces» évoquées par AWA NANA de démissionner de la C-E-N et entraîner à sa suite tous les membres RPTistes de cet organisme. Tant il est vrai et de notoriété, que c’est au contraire le régime dont elle se réclame qui, depuis plus de 30 ans, attente aux libertés démocratiques, pratique des arrestations et détentions arbitraires, organise des tortures, les massacres (Bè, Fréau jardin, par exemple) les assassinats bref, terrorise la population, obligeant des centaines de milliers de citoyens à prendre le chemin de l’exil. Cette démission se traduisait en réalité par la dissolution de fait de la C-E-N, mais une dissolution perpétrée en douceur, de manière moins brutale qu’au Niger (où, on se rappelle, Ibrahim Baré Maïnassa a tout simplement remplacé la C-E-N-I par une commission des électeurs nommée par lui même), un peu comme au Bénin (La cour constitutionnelle se substitue à la C-E-N et proclame Kérékou élu). Il est d’ailleurs remarquable que dans ces trois pays (pour ne citer que ceux-là), les commissions électorales dites indépendantes, censées assurer, garantir la transparence, la régularité et l'équité des élections, se soient trouvées d’une manière ou d’une autre systématiquement neutralisées. Simple hasard ? Simple coïncidence ? Certainement pas. On aurait cependant bien tort de s’arrêter seulement à cette tricherie grossière et cynique, car on n’aurait alors qu’une idée partielle limitée de ce putsch ; on perdrait de vue qu’il s’agit d’une manœuvre d’envergure avec son volet national et international, avec des dispositions d’ordre politique, diplomatique, militaire prises par le pouvoir pour la mener à bien. Voici quelques exemples de ces dispositions:

Sur le plan politique: Eyadema, rappelons-le, a pris soin d’accomplir le « geste obligatoire » : une visite à Paris pour obtenir des assurances des milieux impérialistes français. Ceux-ci lui étaient donc d’avance acquis, comme on a pu le constater.

Sur le plan diplomatique: Sûr de pouvoir compter sur des gouvernements amis au Nord (Compaoré) et à l’Est (Kérékou), le pouvoir Eyadema cherchait à se rassurer du côté Ouest, du côté du Ghana. C’est chose faite depuis le voyage effectué en mai par Eyadema, le premier depuis son accession au pouvoir en 1967. Le communiqué publié à l’issue de cette visite le 14 mai parle de «développer des relations de bon voisinage» après 30 ans de «méfiance» entre les deux pays. Il s’agit à l’évidence d’un signal destiné à certains leaders togolais, pour leur faire comprendre qu’ils n’ont rien à espérer du côté du Ghana.

Sur le plan militaire: les achats d’armes, l'entraînement de milices en Israël sont des faits déjà évoqués comme en rapport direct avec le scrutin. A cela s’ajoutent évidemment les manœuvres militaires de ces deux dernières années, notamment, (Nangbeto 97 et Kompienga 98) et dont l’objectif ne laisse aucune équivoque: préparer les FAT et les autres néocolonies voisines, à intervenir avec l’appui des grandes puissances impérialistes et principalement de la France, contre le Peuple au cas où celui ci se révolterait après des élections truquées. (cfr: L’EXILÉ juin 98 "Chronique d'une agression annoncée"). Ainsi donc, l’autocrate dans ses préparatifs avait même prévu les réactions que pourrait susciter sa tricherie électorale et, en conséquence, avait d’avance arrêté des dispositions pour mater le Peuple et si besoin est, pour recourir à l’intervention militaire de ses compères africains et en dernière instance, de la France. Voilà qui donne une meilleure idée de l’envergure de ce nouveau coup.

UN POUVOIR TOTALEMENT ISOLE

S’il y a malgré tout quelques enseignements à tirer de cette farce électorale, c’est d’abord qu’elle confirme malgré tout l’isolement total du pouvoir Eyadema. Le scrutin était sans conteste défavorable au pouvoir autocratique. Ce dernier veut faire croire le contraire, avec cet argument souvent ressassé: c’est le vote soi disant massif du Nord en faveur d’Eyadema, qui aurait permis à ce dernier de gagner. Argument complaisamment repris sans aucune esprit critique par une certaine presse internationale. Mais tout cela est évidemment faux. En effet, quelles raisons les populations du Nord ont-elles de voter pour Eyadema ? Les milliers de paysans dépossédés, chassés de leurs terres transformés en réserve, les déportés de Mandouri et leurs proches peuvent-ils croire un instant au mythe d’un pouvoir «défenseur des intérêts du Nord» ? Un pouvoir qui a toujours compté parmi ses piliers, hier (Edem Kodjo, Ameyi, Agboyibo, Ayeva…) comme aujourd’hui (Laclé, Eklo, Agbeyomé, Panou, Freitas Horatio, Koffigoh, Komlanvi…) des  sudistes» notoires ? Les populations du Nord aspirent à la démocratie comme l'ensemble du Peuple togolais, et ne croient pas à ce mythe auquel continue de s'accrocher le dictateur. D'ailleurs, c’est parce qu’il a également perdu dans le Nord qu’il à eu recours a ce hold-up. Mais de toute façon, le scrutin en soi ne suffit pas à lui seul à exprimer l’ampleur de l’isolement de l’autocratie. Pour en avoir une idée à peu près correcte, il faut prendre en considération, outre ceux qui ont voté contre Eyadema, ceux qui n'ont pas pu, et ceux qui n'ont pas voulu prendre part au vote ( les Togolais de la diaspora, les citoyens délibérément privés de leurs cartes d'électeurs par les préfets, les démocrates partisans du boycott). Célà fait beaucoups.

UNE OPPOSITION DANS L'IMPASSE

Autre enseignement d'importance: l'opposition (CODI, CODII, UFC, groupe des 8 et 2) a fait la preuve une fois de plus de son incapacité à traduire et à prendre en charge l'aspiration pressante du Peuple togolais: le départ d'Eyadema et la fin de la dictature autocratique. Sa politique en effet, n'est qu'une suite d'impasses et d'espoirs déçus. Le scénario est toujours le même depuis le référendum constitutionnel de septembre 92 (pour ne pas remonter plus loin): on appelle le Peuple à voter en faisant miroiter l'espoir d'une victoire et d'un changement politique. Puis Eyadema et ses acolytes recourent à la fraude massive pour gagner. L'opposition alors proteste un certain temps, puis plus rien jusqu'au prochain numéro. C'est à ce scénario que nous avons eu droit une fois de plus. Oubliant les expériences de 1993 à 1994, la CDPA s'est lancée la première dans la course en décidant dès 1995 (cfr: lettre d’information de la CDPA N°10 du 10 juin 1995) de se préparer, pour les élections de 1998. Puis les autres lui ont emboîté le pas, alors qu'aucun élément nouveau n'est intervenu pour laisser espérer la possibilité d'un scrutin honnête que les anti-démocratiques, dont-on sait qu’elles s’opposeront à tout changement véritable sont toujours en place. Evidemment, Eyadema, et sa bande qui se moquent des principes et des règles de la démocratie ont une fois de plus confisqué le scrutin. Alors nos opposants, une fois de plus, se contentent de pleurnicher. Certains croient bon de saisir la cour constitutionnelle comme si cette instance composée en majorité de membres et de sympathisants du RPT pouvait prendre des positions défavorables à Eyadema.

A PROPOS DES JOURNÉES "Togo mort"

Parlons en de ces journées "Togo mort". Nous ne sommes pas en principe contre ce genre de manifestation, dans la mesure où elles permettent de mobiliser le Peuple et d'élever son niveau de conscience. Mais nous ne pouvons que nous poser la question suivante, sachant qu’il s’agit de manifestations inspirées par des gens que nous ne connaissons que trop: deux, trois, cinq, journées "Togo mort", et après? Quelle est la finalité réelle de ces journées? C'est une question qui hante l'esprit de ceux qui gardent des souvenirs amers de la grève générale illimitée de novembre 92 à août 93. Contrairement à ce que certains ont voulu nous faire croire, la grève générale n'était pas un mauvais choix dans son principe et n'était pas nécessairement vouée à l'échec. Ce qui lui a manqué, c'est une véritable volonté politique se traduisant par la fermeté par rapport à l'objectif et par une manière conséquente d'organiser et de mener le mouvement. C'est faute de tout cela que le Peuple a souffert pour rien.

Aujourd'hui, nous avons la nette impression que ces journées "Togo mort" sont une simple gesticilation, un simple un moyen pour les leaders de l'opposition (CODI, CODII, UFC, groupe des 8 et 2) de canaliser la colère populaire, de désamorcer tout mouvement de révolte; qu’elle leur sert aussi de diversion pour leur eviter de faire le bilan de leur politique et de répondre aux questions suivantes:

*Comment Gilchrist Olympio, à supposer même qu’il gagne les élections, pourrait-il exercer son mandat présidentielle la présidence alors qu’il est obligé de mener sa campagne depuis le Ghana ? Alors que serait toujours en place les forces qui s’opposent à sa présence sur le sol national.

La participation de cette opposition à ces mascarades électorales dont les résultats sont connus d'avance, a seulement pour résultat d'offrir à l'autocratie le prétexte voulu pour prétendre aux yeux du monde que les institutions démocratiques fonctionnent au Togo. Faisant ainsi le jeu de la dictature, l’opposition en est la complice. Il est aujourd'hui bien clair, et l’attitude de la cours constitutionnelle vient encore une fois de le confirmer, qu’il ne peut y avoir d’institution fonctionnant démocratiquement tant que n’est pas résolu ce préalable absolu : le départ d’Eyadema et la fin de l’autocratie. Mais comment y arriver ? Nous pensons pour l’instant que l’important est d’être convaincu de ces nécessités, car vouloir c’est pouvoir. Nous invitons tous les compatriotes exilés à nous faire part de leur réflexions et suggestions à ce sujet. Etant entendu bien sûr que ce changement ne se fera pas par les urnes.

Journal L'EXILE NUMÉRO 04 -Octrobre-Décembre 1998