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LE PROCES D’AGBOYIBO: UN FAUX PROCES SANS INTÉRÊT POUR LA LUTTE DÉMOCRATIQUE

Agboyibo-autocrateLa nouvelle du procès et de la condamnation d’Agboyibo continue de susciter de nombreux débats parmi les compatriotes au pays comme dans la diaspora. Plusieurs sites Web en ont largement fait écho. Nous allons y apporter notre touche. Mais avant tout, il nous paraît opportun de faire une brève mise au point sur la question même du processus démocratique au Togo. Comme nous l’avons toujours affirmé à L’EXILÉ, notamment dans le document «qui sommes-nous ?» qui nous sert de profession de foi, nous sommes des partisans résolus, acharnés du débat politique, pour des raisons que nous avons maintes fois évoquées mais sur lesquelles nous pouvons revenir volontiers.

La première raison, c’est que nous voulons marquer une rupture claire et nette avec le système Eyadema. Avec ledit système, on se contente de suivre le chef, président - fondateur du RPT . On trouve normal qu’un Edem Kodjo prétende, un moment donné, que son parti est un «parti charnière» le temps de devenir Premier ministre d’Eyadema, puis de nouveau, se faire accepter dans les rangs de l’opposition, sans que personne, à commencer par ses pairs, n’aie songé lui demander des comptes. Nous ne voulons plus de cela parce que nous en avons assez de voir le peuple toujours floué et piétiné. Le débat politique au contraire, est le propre du mouvement démocratique : plus de chefs intouchables, plus de sujets tabous, plus question de suivre aveuglément un dirigeant ou une organisation. Cette nouvelle attitude ne plaît pas à certains - non des moindres - qui se disent pourtant des démocrates. Ce sont des gens qui veulent tout simplement perpétuer les habitudes du système Eyadema. C’est pourquoi, à ceux là qui prétendent faire de certains leaders des personnalités inamovibles, inattaquables, et qui prétendent qu’on n’a pas le droit de s’interroger, de se poser des questions sur leur comportement, nous leur disons qu’il vaut mieux qu’ils retournent au RPT et à son président - fondateur, car ce sont là des méthodes propres à ce parti. D’ailleurs de ce point de vue, on peut dire que certains partis de l’opposition ne sont en fait que des copies du RPT, des RPT non au pouvoir, et c’est avec tout cela que nous devons en finir, si nous voulons que le processus démocratique progresse réellement. Pour nous à L’EXILÉ, l’acceptation de la critique est une des qualités qui caractérisent un vrai démocrate. En effet, qu’il soit dirigeant ou non, il doit retenir qu’il n’est pas infaillible et que c’est par la critique (y compris celle de soi-même ou autocritique) qu’il peut corriger ses erreurs..

La deuxième raison, est que le débat permet à chacun, à travers les arguments des uns et des autres, de se faire une idée plus juste de la situation, de faire la part des choses. C’est aussi un grand stimulant qui ouvre de nouveaux horizons, incite à étudier et à apprendre pour mieux comprendre. Bref, une source d’enrichissement et de progrès, indispensable à tout démocrate, et dont ne peut se passer le mouvement démocratique. Le vrai débat démocratique n’est pas du tout un facteur de division, contrairement à ce qu’on entend ici et là. Au contraire, il fonde l’unité sur une base claire, donc plus solide. Il va sans dire que pour nous, le vrai débat politique c’est d’abord et avant tout un échange d’arguments politiques, loin de stériles querelles de personnes. Ainsi, lorsque nous caractérisons une personne, une organisation, nous appuyons toujours nos jugements par des faits et par des arguments politiques. Libre à cette personne et / ou à cette organisation - si elles en sont capables - de nous démontrer le contraire par d’autres arguments politiques. Pas avec des arguments fallacieux du genre «c’est quand même ton oncle», comme le fait ce «compatriote en Hollande1 ». Si l’on ne doit pas critiquer un dirigeant politique dont le comportement peut avoir des conséquences graves et nuisibles pour des millions de citoyens sous prétexte que ce dernier est son oncle, il n’y a pas de raison que d’autres trouvent normal de ne pas critiquer tel ou tel dirigeant sous prétexte que ce dernier est de leur village, de leur région ou encore de leur religion. Et dans ce cas précis, il vaut mieux ne pas parler de lutte pour la démocratie.Celui qui prétend que les problèmes de la démocratie s’arrêtent là où commencent les questions de famille, celui-là n’est pas un démocrate, quoi qu’il en pense lui-même. Naturellement, il n’est pas question pour nous de nier la nécessité de dirigeants pour le processus démocratique, au contraire. Mais ce ne seront jamais des dirigeants «de droit», encore moins des dirigeants «de droit divin».

Ce seront des dirigeants démocrates, c’est-à-dire des hommes et des femmes qui auront prouvé, de par leurs comportements quotidiens, qu’ils incarnent réellement le processus démocratique, les intérêts fondamentaux de la démocratie et du peuple, et que l’on pourra suivre en connaissance de cause. Et ils peuvent toujours être remis en question dès lors qu’ils n’incarnent plus les aspirations démocratiques du peuple, et qu’ils ne sont plus à la hauteur de leur tâche. Et justement le débat politique, le droit à la critique sont des éléments qui permettent de ne pas les suivre aveuglément comme des moutons jusque dans l’abîme.

Ces principes étant posés, nous allons donner notre point de vue sur la question.

Cette affaire a commencé avec la plainte pour diffamation portée Premier ministre Agbéyomé contre Agboyibo; laquelle plainte a débouché sur la condamnation de celui-ci, le 3 août dernier, à 6 mois de prison ferme, avec le paiement d'une amende de 100 000 F CFA. Evidemment, avec des magistrats aux ordres comme c’est le cas dans notre pays, ce procès, dont l’issue était prévisible, n’est qu’un prétexte qui n’a rien à voir avec la justice. C’est de cette manière que bon nombre de journaux privés ont été ruinés, réduits au silence, et que des journalistes ont dû choisir le chemin de l’exil. La dernière affaire en date, dans ce sens, c’est la condamnation de Messan Djossou. Dans ce dernier cas, il s’agit d’une atteinte à la liberté d’expression. Reste à savoir si l’affaire Agbeyomé-Agboyibo est un cas semblable, c’est-à-dire si Agboyibo est martyr de la liberté d’expression et de la démocratie, comme certains ne cessent de nous le faire croire, en essayant justement sans grand succès jusqu’à présent de mobiliser les masses à ce sujet. Mais que représente donc réellement Agboyibo ? C’est ce qu’il convient d’abord d’examiner. Parmi les nombreuses interventions à propos de son arrestation, la plus intéressante est, à notre avis, celle de Hilaire Logo Dossouvi de la CDPA qui, déclare ouvertement qu’il n’est pas disposé à risquer sa vie pour lui (Agboyibo)2. Certes, notre désaccord avec la CDPA n’est pas nouveau, mais ce n’est pas cela qui doit nous empêcher de trouver digne d’intérêt la position exprimée par l’un de ses membres. Car, lorsque nous critiquons une personne ou une organisation, ce n’est jamais de façon gratuite ; mais toujours sur la base d’arguments clairement exposés contrairement à ceux qui prétendent que nous ne faisons que critiquer pour critiquer. Comme il se doit, nous aurons l’occasion de montrer plus loin, toujours avec des arguments politiques, pourquoi dans le fond nous demeurons en total désaccord avec Logo Dossouvi. C’est ainsi que le débat politique est conçu à L’EXILÉ.

Ce que nous trouvons intéressant donc chez M. Logo Dossouvi c’est surtout quand il recommande la lecture de l’ouvrage d’Agboyibo pour pouvoir le juger et connaître sa vraie nature. Il est regrettable qu’un grand nombre de compatriotes, qui érigent actuellement le président du CAR en héros, ne se sont pas donné cette peine. De ce fait, leurs positions ne sont pas fondées sur une réelle réflexion politique, mais résultent simplement d’un suivisme aveuglant.

Nous n’avons pas, à L’EXILÉ, attendu la suggestion de Logo Dossouvi pour nous livrer à cet exercice. Nous avons lu et relu à maintes reprises le «Combat pour un Togo démocratique»et nous pouvons dire que nous n’y avons rencontré la moindre trace d’un quelconque combat mené par Agboyibo pour la démocratie. Nous pouvons affirmer qu’il a seulement réussi à nous confirmer qu’il n’est qu’un faux démocrate, qu’il n’a rien à voir avec la démocratie, ni avec la lutte du peuple... Nous allons seulement prendre quelques points.

 

 UNE CARRIERE POLITIQUE AU SERVICE D’EYADEMA ET DU RPT

 

L’entrée d’Agboyibo en politique.

 

Qu’est-ce qui dans une situation comme la nôtre, pousse un individu à s’engager politiquement si cet engagement doit s’orienter vers la lutte pour la démocratie ? C’est d’abord et avant tout un sentiment de révolte face à des atteintes continues et intolérables aux libertés les plus élémentaires; c’est l’émergence de sentiments démocratiques et de la volonté d’en finir avec une situation d’arbitraire, d’injustice et de misère.

Au moment où débutait l’engagement d’Agboyibo, il ne pouvait y avoir aucun doute sur les pratiques du régime en matière de droits démocratiques. Il y avait largement de quoi émouvoir tout futur combattant pour la démocratie. En effet, depuis plusieurs années déjà, tout le pays vivait sous la férule de l’autocratie et de ses instruments de terreur : les FAT et le RPT . Les arrestations et détentions dans des conditions épouvantables pour délit d’opinion étaient légion et largement connues; les assassinats de personnalités (Osseyi, Comlan, etc.), étaient régulièrement dénoncées de par le monde. Mais ce n’est pas cela qui avait ému notre avocat. Le futur président du «parti des déshérités» n’avait eu le moindre frisson vis-à-vis de la détresse physique et morale des masses laborieuses pourtant visible à la fin des années 1970, particulièrement dans la préfecture de Yoto, sa propre région. Les premiers engagements politiques d’Agboyibo n’ont rien à voir avec tout cela.C’est dit-il, «la suite d’un conflit apparemment banal de chefferie traditionnelle qui avait opposé la population de Kouvé au Général Eyadema à partir de 1976». Nous pouvons résumer les faits tels qu’il les expose lui-même3: Eyadema voulait imposer comme chef à la population de Kouvé son homme à lui, un certain Ayassou, que la population ne voulait à aucun prix. Un affrontement était prévisible. C’est alors qu’Agboyibo, sur les suggestions du commissaire Adomayakpor, rencontra l’autocrate et réussit à le convaincre d’accepter un candidat de compromis. On a donc compris: dès le départ, ce n’est pas sous le signe de la révolte que se présentent les rapports entre Agboyibo et le tyran, mais sous celui de la conciliation, de la recherche d’un terrain d’entente, de la solution qui calme les masses et tout en arrangeant l’autocrate. Cette attitude sera toujours la sienne. Cela se confirme tout au long de son ouvrage. C’est sur cette lancée qu’il se fit élire député en 1985. La question que doit se poser tout démocrate aujourd’hui reste la suivante:  «qu’est-ce qu’un citoyen aspirant réellement à la démocratie peut aller chercher dans ce genre d’assemblée»?

Agboyibo tente de se justifier, en déclarant que ce sont les notables de son village et de sa circonscription électorale qui l’ont poussé à déposer sa candidature à la députation, parce que ceux-ci ne voulaient plus être représentés par Ayassou. Piètre argument ! Du moins il laisse voir que ce sont les «notables» qu’il est allé représenter. Il affirme par ailleurs que c’était une question «entre cadres». Le peuple, (les «déshérités» donc), on le voit bien, ne rentrait nullement dans ses préoccupations !

Pour être encore plus clair, il déclare sans ambages: «il appartenait au Parti-Etat, le RPT, de répertorier les besoins de la population et d’y affecter les ressources publiques nécessaires dans la rubrique du budget national concernant les députés. Ces derniers n’étaient pas admis à remettre en cause, à la session budgétaire, les répartitions faites par le Gouvernement. Les électeurs ne pouvaient donc pas demander des comptes aux députés »4. Mais alors dans ces conditions, on est en droit de se demander: à quoi pouvait donc servir un député même «indépendant» ? Agboyibo reconnaît lui-même que cette assemblée ne servait à rien et que les députés, même «indépendants» n’étaient que de simples alibis. Pourtant, il ne se contentait pas d’être simple député. Il était en outre président de la commission des lois, rapporteur général, en un mot, un personnage-clé dans cette assemblée monocolore. Et sa prétendue «indépendance» était telle qu’Eyadema lui propose même en 1986 d’entrer au Comité central du RPT . Agboyibo affirme qu’il a refusé cette proposition, mais la suite est fort édifiante, et nous nous permettons de citer son ouvrage5 : «Et comme il insistait au point de vouloir en faire une modalité de ses actions de développement de notre préfecture, j’ai fini par lui avancer le nom du jeune Agbeyomé Kodjo, qui ne cachait pas son enthousiasme pour le RPT . Le chef de l’Etat a répondu qu’il ne le connaissait pas et n’a pas accepté de le prendre. Pendant que je me trouvais en mars 1987 en Suisse, il m’a téléphoné pour me consulter sur le point de savoir s’il pouvait le faire admettre au bureau national de la JRPT. Je lui ai dit de se mettre en rapport avec l’intéressé alors employé à la SONACOM. Agbeyomé entra dans le bureau national de la JRPT.Le 20 décembre1988, Eyadema l’a nommé ministre de la Jeunesse, des Sports et de la Culture».

Ainsi, Agboyibo nous apprend que c’est lui qui a suggéré le choix d’Agbéyomé à Eyadema ; que ce dernier n’hésitait pas à l’appeler, à un moment où il était en voyage en Suisse pour le consulter, demander son avis et pour savoir si Agbéyomé peut faire l’affaire !. Donc, Agboyibo faisait partie de ceux qu’Eyadema consultait! Agboyibo «l’indépendant» qui donnait son avis sur une nomination au bureau national de la JRPT ! Qui oserait prétendre, que dans cette entente - cette connivence - avec un autocrate, il y aurait la moindre trace d’un quelconque «combat pour un Togo démocratique» ? A quoi rimait donc cette fameuse «indépendance» ? D’ailleurs, avait-il réellement besoin d’avoir la carte du RPT, d’entrer au comité central de ce parti pour être à son service ? Non . Ce n’était pas nécessaire !

Mais Agboyibo prétend que sa présence dans cette assemblée lui a permis «d’initier et de faire adopter à l’époque un certain nombre de textes de lois vitaux pour le pays»6. Des textes de lois «vitaux» pour le pays, par une assemblée RPT, c’est ce que veut nous faire croire ce grand «démocrate» ! Il voudrait nous «démontrer» qu'un affrontement avec le régime n’est pas nécessaire dans le combat pour la démocratie; qu’on devrait s’y prendre autrement !

La CNDH7, une entreprise de mystification

Parmi ces textes «vitaux», Agboyibo cite celui portant la création de la commission nationale des droits de l’Homme. Il se présente comme le principal initiateur de cet organisme, qui serait un élément de sa «stratégie de restauration par étapes des droits et libertés». A l’en croire, il aurait réussi à préserver son indépendance à l’égard du RPT. Ce que nous retenons de sa version rocambolesque des faits, c’est que selon Agboyibo, la principale difficulté venait moins d’Eyadema que de ses conseillers tels les Laclé et les Amégboh qui ne voulaient rien y comprendre; mais qu’Eyadema finissait toujours par trancher en sa faveur, au grand dam de ses conseillers. Bref, la confirmation de cette connivence que nous avons déjà évoquée. Et surtout, une tentativepour gommer l’aspect dictatorial, autocratique du personnage, pour faire croire que dans le fond Eyadema est sensible aux droits de l’homme, et qu’il suffit de les lui expliquer, de le rassurer . Il n’est pas étonnant que plus tard il sera l’un des usagers les plus fervents de cette expression néfaste et mystificatrice de «mouvance présidentielle». Mais nous savons que la réalité est toute autre. La CNDH a été créée dans un contexte bien précis. Le pouvoir était sur la sellette, suite à la répression barbare à laquelle il s’était livré. Après l’affaire des distributeurs de tracts de 1985-1986 et celle des «assaillants» de septembre 1986. Jusque-là, il avait à son service, l’Association des juristes africains (AJA), un organisme dirigé par l’avocat sénégalais Ngom, qu’il finançait largement et qui se chargeait de lui donner un visage présentable auprès des instances internationales. Mais face aux arrestations massives et arbitraires de 1985-1986, accompagnées de tortures et de sévices de toutes sortes, il était clair que l’AJA ne faisait plus l’affaire. Les rapports qu’elle présentait avaient perdu toute crédibilité. Voilà la véritable et principale raison qui a conduit à la création de la CNDH. Ce n’était qu’une escroquerie de plus que nous allons illustrer par un exemple.

Agboyibo cite à l’actif de cette commission la lutte «contre les atteintes à l’intégrité physique et à la dignité de la personne humaine: les détentions arbitraires, les cas de torture, les mauvais traitements des prisonniers», et il prétend qu’ «un large consensus s’était dégagé contre ce genre d’abus». Mais comment Agboyibo démontre-t-il la réalité de ce large consensus contre la torture et les mauvais traitements ? En citant une déclaration d’Eyadema ! Le Chef de l’Etat, dit-il8 a publiquement«mis en garde les militaires, les gendarmes et les policiers : au cours des interpellations, les forces de sécurité doivent éviter toute brutalité, toute brimade ou tout traitement dégradant et inhumain. Les interpellations sont faites pour interroger et non pour infliger des corrections». N’importe quel démocrate verrait dans une telle déclaration de la pure démagogie, destinée à bluffer l’opinion nationale et internationale. Pas le «démocrate» du genre Agboyibo pour qui une déclaration d’Eyadema est parole d’évangile, encore en 1999. ! Un vrai défenseur des droits de l’homme se serait au moins demandé si les pratiques de tortures ont réellement cessé. Pas Agboyibo, qui se contente de la parole d’Eyadema ! Et quand il nous apprend plus loin9 la création d’une association togolaise de lutte contre la torture, il ne voit même pas à quel point il se fourvoie lui-même. Un autre exemple de ce triste bilan de la CNDH, c’est le sort des nombreux compatriotes, victimes de l’arbitraire en 1985 -1986, emprisonnés, détenus pendant de longs mois sans jugement, torturés. Ceux-ci avaient été sujets d’un licenciement injuste et s’étaient retrouvés sans travail après leur libération. Mais la CNDH n’a pas levé le petit doigt en leur faveur pour qu’ils retrouvent leurs emplois. C’est le mouvement populaire insurrectionnel qui les a rétablis dans leur droit. Cette CNDH avait pour vice-président Assouma, procureur de la République, un haut magistrat, personnage-clé d’une justice qui, aujourd’hui, vient de faire la preuve aux dépens d’Agboyibo lui-même, de sa soumission totale au régime. Et pourtant il veut nous croire qu’il est parvenu tout seul à préserver cette indépendance, la sienne !

Bref, cette CNDH n’était qu’un subterfuge. Elle avait seulement pour but de donner le change, de faire taire les critiques sur le plan international. Ce qui, en un mot, contribuait à calmer les sentiments de révolte des masses togolaises. Comme Agboyibo le dit lui-même, « faire en sorte que les administrés gagnent notre confiance», mais dans le même temps «rassurer le Pouvoir» En acceptant d’en être le président, Agboyibo courait ainsi une fois de plus au secours du régime, et ne faisait que répéter, à une plus grande échelle, le rôle qu’il avait joué lors de l’affaire de la chefferie de Kouvé.

AGBOYIBO, SAPEUR POMPIER DU MOUVEMENT POPULAIRE

Le 5 octobre 1990, la jeunesse de Lomé se soulève. Elle est aussitôt suivie par les travailleurs, par toutes les masses. Bientôt c’est tout le pays qui s’embrase. Le peuple, dans son ensemble, veut en finir avec ce pouvoir pour qui il a du mépris. Ce dernier est complètement désarçonné. Il cherche à gagner du temps, à contenir le mouvement. Pour cela, il n’y a rien de mieux que de le détourner sur des questions juridiques. Bref faire croire que tout cela est une simple affaire de réformes constitutionnelles. C’est à ce but que répondait la mise sur pied d’une commission constitutionnelle. Mais qui trouve-t-on au premier rang de cette commission bidon ? Agboyibo bien entendu, en compagnie des grands barons du RPT. Mais la manœuvre n’a pas réussi, puisque loin de se calmer, le mouvement ne cessait de s’étendre. La commission constitutionnelle fut donc enterrée. Pendant toute cette période, la complicité d’Agboyibo avec l’autocrate et son système était plus qu’évidente.A tel point que pour tenter de lui façonner une image de démocrate, on a dû recourir, connaissant la mentalité de nos masses, à cette histoire magico-mystique d’une prétendue bagarre avec Eyadema, suivie de sa disparition (de Lomé II) et de sa réapparition à Kouvé avec un fauteuil de l’autocrate ! Voilà comment Agboyibo fut imposé comme un «opposant», voir un «démocrate».

Le12 mars 1991, les étudiants de l’UB10 déclenchent un puissant mouvement de grève. Très vite, le mouvement s’étend aux établissements scolaires à travers tout le pays. Puis ce sont les femmes et les masses qui, bravant les militaires, descendent dans la rue. Un certain flottement commençait à se manifester au sein des forces de répression, et une grève générale semblait inévitable. C’est alors qu’une fois de plus, Eyadema fit appel à Agboyibo pour «trouver une solution». Ce dernier venait, avec d’autres personnalités, de créer le FAR11 dont il était élu président. Le FAR avait affirmé son soutien aux étudiants, puis avait lancé un appel pour une manifestation le 16 mars : c’était là une manœuvre habile pour accompagner le mouvement afin d’en assurer le contrôle, et de pouvoir l’orienter, le désamorcer. Une fois de plus, Agboyibo était dans son rôle tel qu’il l’a inauguré lors de l’affaire de la chefferie de Kouvé : trouver une solution qui désamorce le mouvement populaire de lutte, et arranger les affaires du pouvoir autocratique.

C’est ainsi qu’on a abouti à la commission mixte paritaire, qu’il nous présente comme un acquis, alors que c’était une manière de détourner le peuple de sa lutte et de sauver la mise à Eyadema. Le FAR a en effet offert une véritable bouée de sauvetage au pouvoir à la dérive. En tendant la main à l’autocratie, en établissant le dialogue avec elle, il a contribué à la légitimer et à lui redonner des ressources morales suffisantes ; le délai nécessaire pour se relever. Mais la commission mixte paritaire, le forum national de dialogue, ou encore la conférence nationale souveraine sont la même traduction d’une même ligne politique; celle du dialogue avec l’autocratie. Peu importe le nom qu’on lui donne, le résultat est le même. Sur ce point précisément, il n’y a pas de différence fondamentale entre Agboyibo et Gnininvi. Dès lors que le clan RPT n’est plus celui de la dictature, mais devient tout simplement «la mouvance présidentielle», ou «la sensibilité présidentielle», on ne peut envisager des rapports avec lui que sous l’angle du dialogue. Agboyibo et Gnininvi sur ce plan sont bien d’accord, et ils sont responsables au même titre de cette politique et de ses conséquences.Par conséquent, lorsque Logo Dossouvi reproche à Agboyibo d’avoir, avec le FAR, accepté la proposition d’un forum national de dialogue au lieu d’une conférence nationale souveraine, il lui fait seulement une fausse querelle, puisque dans le fond il est également partisan de la politique du dialogue avec l’autocratie. Voilà pourquoi notre désaccord avec lui reste entier.

Ne nous laissons pas divertir par cette mascarade de justice

L’itinéraire politique d’Agboyibo est donc celui d’un homme du régime autocratique, néo-colonial togolais. Il a mis au service de l’autocrate son talent, ses connaissances juridiques, son statut d’«indépendant», volant au secours de ce dernier, chaque fois que celui-ci a besoin de lui pour amadouer les masses. Mais cela ne l’a pas empêché pas d’avoir son ambition personnelle, chose habituelle dans ce milieu ou règne le «chacun pour soi». Cette ambition qui s’est affirmée de plus en plus avec la montée de la contestation populaire et qui va le conduire à fonder le CAR.La complicité avec Eyadema va ainsi se doubler d’une rivalité avec ce dernier. Mais c’est ce qui caractérise les rapports entre Eyadema et tous ces leaders politiques qui ont créé des partis politiques pour leur promotion personnelle. Ce procès bidon, cette mascarade de justice n’est qu’un épisode de cette rivalité entre le clan Eyadema et ceux des divers leaders de l’opposition en général, Agboyibo en particulier. Elle vise d’abord à retarder l’échéance électorale ; elle doit également servir de prétexte pour barrer la route des "élections" à Agboyibo. Naturellement, cette rivalité a aussi des dimensions internationales, étant donné les liens étroits d’Agboyibo en Allemagne (c’est-à-dire l’impérialisme allemand), c’est un aspect des rivalités entre ces deux puissances impérialistes qui interviennent le plus dans les affaires nationales du Togo: la France et l’Allemagne.

Mais rien de tout cela ne représente un quelconque atout pour la démocratie, contrairement à ce qu’on veut nous faire croire. Certes il s’agit d’un procès bidon, comme le pouvoir a l’habitude d'en organiser.Et puis, nous souhaitons bien entendu qu’Agboyibo sorte de prison , d’abord pour le principe, ensuite parce que nous sommes d’avis qu’il doit le moment venu répondre devant le peuple de sa complicité avec le régime. Ne serait-ce que pour cela, nous désirons qu’il soit libre et qu’il reste entier. Mais nous n’avons pas du tout l’intention de nous mobiliser outre mesure pour sa défense. Certains estiment que ce serait se faire des complices du régime. Une telle argumentation à vrai dire, n’est pas nouvelle. Elle a déjà servi contre ceux qui appelaient au boycott de la CNS. On la ressort très souvent contre ceux qui prônent le boycott des divers scrutins électoraux:; ils sont à chaque fois accusés de laisser le champ libre aux partisans d’Eyadema et de faire le jeu de ce dernier. Mais nous ne voyons pas ce que la participation aux élections organisées par l'autocratie a apporté jusqu’à présent en matière de progrès démocratiques.

Pour nous, les vrais complices du régime, ce sont ceux qui s’obstinent à qualifier le clan Eyadema de «mouvance présidentielle», à gommer ainsi son caractère dictatorial et s’efforcent de lui donner un visage présentable. Ce sont ceux qui continuent de s’asseoir à la même table que lui pour des négociations, des compromis qui, ne font que le renforcer; ceux qui vont siéger dans des assemblées bidon, et fournissent ainsi des alibis démocratiques à ce pouvoir qui continue de réprimer sauvagement les masses. Ce sont ceux-là qui collaborent dans les faits avec Eyadema et la dictature. Ce faux procès, au regard des intérêts du peuple et de sa lutte, est en fait un non - événement. Il ne doit pas nous mobiliser outre mesure. Tout simplement parce que nous n’avons pas du tout l’intention de faire d’Agboyibo ce qu’il n’est certainement pas : un symbole, un martyr de la démocratie et de la liberté. C’est justement ce que voudraient certains, mais nous ne tomberons pas dans leur piège. La lutte pour la démocratie dans notre pays n’a que faire d’un Mandela aux petits pieds.

 

Le Journal L'EXILE, numéro 15 -Décembre 2001

 

 

1 Lettre à un homme engagé, Logo Dossouvi Hilaire (paru sur le site de la Diastode le 8 août 2001)

2 Moi je ne mourrai pas pour un conseiller juridique d’Eyadema (paru sur le site de la Diastode le 28 août 2001 )

3 « Combat pour un Togo démocratique » page 19

4 Idem page 25

5 Idem page 20

6 Idem page 29

7 Commission Nationale des Droits de l’Homme

8« Combat pour un Togo démocratique » page 48

9 Idem page 78

10 Université du Bénin «aujourd’hui Université de Lomé »

11 Front des Associations pour le Renouveau

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