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Burkina Faso : Malgré l'or, la pauvreté

Burkina Faso CarteMalgré le développement spectaculaire de son potentiel minier, sous la dictature de Blaise Compaore, le sort du peuple burkinabé a continué à empirer jusqu’à l’insurrection récente. Comment comprendre que le Burkina Faso soit encore aujourd’hui un des pays les plus pauvres de la planète ? Réponse dans ce dossier de notre correspondant sur place.

La puissante Chambre des Mines burkinabè écrivait l’année dernière : « La production aurifère a été multipliée par 8 entre 2006 et 2010. Le Burkina Faso est en plein développement grâce à son potentiel minier. »

Quand on constate la multiplication des mines depuis les 8 dernières années, il faut d’abord comprendre quel type de sociétés se cache derrière cette multiplication. Il s’agit, à l’analyse, de mines d’un genre nouveau. Ce ne sont pas des sociétés minières comme on se les imagine : de celles qui s’installent sur un site dont le résultat de la prospection s’est avéré positif et les risques ont été calculés et qui investissent alors dans l’outil (extraction, logistique, génération d’énergie et processus de transformation). 

Ces nouvelles mines sont des montages purement financiers. Elles garantissent, en effet, à leurs actionnaires des Retours sur Investissement (ROI) énormes : 30 % ! Elles n’investissent que le strict minimum : depuis leur bureau central, elles contactent le gratin de la haute finance internationale, l’élite locale des pays où se trouvent les minerais et le monde des professionnels du secteur, pour lever les fonds minimum nécessaires au lancement de l’activité (construction de la structure d’extraction, et encore…). Elles offrent alors aux politiciens et hommes d’affaires locaux l’occasion d’acquérir, à titre privé, le matériel nécessaire qu’elles leur sous-loueront par la suite pour la durée de l’exploitation : engins et unités mobiles d’extraction, centrales thermiques de production d’électricité, matériel de transport. En fait, ces sociétés minières louent tout, même leur personnel.

Lorsque le cours de l’or descend sous la barre des 1 250 dollars, ils mettent, temporairement, la clé sous le paillasson et ne reviennent que lorsque les cours de l’or remontent, tout cela sans débourser un centime, puisqu’ils ne paient personne quand ils n’opèrent pas (ni la location du matériel, ni le personnel).

Cela a été tout récemment le cas pour la mine Samira Hills au Niger, pays limitrophe du Burkina. La mine était propriété de la SEMAFO, multinationale basée au Canada, présente également au Burkina, jugée non rentable, elle a été fermée... puis revendue à l’État nigérien (dont les fonctionnaires et politiciens en poste corrompus ont œuvré, bien entendu, au rachat) qui se débrouille pour continuer à la faire fonctionner mais qui doit, en plus, régler une redevance d’affinage de 1,2 % à la SEMAFO.

Au niveau de l’environnement, il y a d’un côté la méthode douce des orpailleurs (artisans locaux qui concassent la roche aurifère pour en retirer les paillettes d’or), éjectés de leurs exploitations par les mines et qui doivent donc se contenter des filons pauvres, de l’autre la méthode chimique de séparation de l’or du minerai aurifère au moyen du cyanure et du nitrate d’alumine. Les résidus des boues qui devraient être filtrés sont abandonnés dans des bassins de rejet à ciel ouvert...1 et, puisqu’on est en Afrique, on n’installe pas les filets d’acier qui doivent préserver les infiltrations et éviter la pollution des sols. Avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer pour l’environnement, l’agriculture, l’abreuvement du bétail et les habitants eux-mêmes.2

Des revenus fantômes, mais bien réels

Le secteur minier devrait représenter 35 % de contribution à la formation de la valeur ajoutée du Burkina Faso (l’industrie représentant 55 % et le bâtiment et les travaux publics, 30 %).3

Plus de 40 sites miniers opèrent au Burkina Faso, d’autres sont en prospection ou déjà en construction, des centaines de kilos d’or passent sans pratiquement aucune vérification, seul moyen de contrôle valable des poids exportés, chaque nuit en bout de piste à l’aéroport de Ouagadougou International. Des soutes des petits avions des compagnies minières, qui font la navette des sites des mines jusqu’à Ouagadougou, aux soutes des gros porteurs de compagnies commerciales qui les emmènent vers d’autres cieux.

Il convient de ne pas oublier que la plupart des mines se sont assurées les protections de politiciens et hommes d’affaires burkinabè... en leur offrant des positions de « Directors » dans leurs conseils d’administration.

Au niveau des bénéfices attendus de cette ruée vers l’or, il y a deux éléments à considérer : les incitants financiers concédés par le gouvernement burkinabè et les taxes réellement payées par les sociétés minières, enfants gâtés du régime néocolonial.

Des incitants financiers dont les miniers sont les seuls à profiter sont l’imposition fiscale allégée : le Code des Impôts et les règlementations douanières octroient une exonération de 7 ans sur tous les impôts, obligatoires pour n’importe quelle société au Burkina Faso. De plus, le Code des Impôts a réduit de 10 % l’impôt sur les bénéfices industriels et commerciaux déclarés. Or, l’État burkinabè n’a pas les moyens du contrôle.

Dans le domaine de la recherche, les sociétés de prospection ainsi que toutes les sociétés sous-traitantes (parties intégrantes des sociétés minières, mais enregistrées séparément sous d’autres noms) ne paient pas de TVA sur le matériel, matières premières et matériaux destinés aux activités de recherche qu’elles importent et ne sont taxées ni sur la patente, ni sur leurs bénéfices.

La relecture du Code Minier par le gouvernement envisagerait, sous la pression de la société civile, la création d’une redevance de 1 % sur la valeur du minerai pur exporté. Or, la suppression de quelques avantages fiscaux est jugée par les miniers comme une atteinte à leur rentabilité. La chambre des mines sème la panique et parle d’une baisse de 52 à 43 % des bénéfices escomptés.4

Les miniers ne veulent donc pas entendre parler de revenir sur des avantages qu’ils considèrent comme acquis, prétendant que cela diminuerait l’attrait, pour les investisseurs, pour de nouveaux projets miniers ou pour les extensions projetées des mines existantes. D’après la très puissante Chambre des Mines, « les sociétés minières rencontrent les pires difficultés pour lever des financements parce qu’elles sont situées en Afrique de l’Ouest ».

Pourquoi, malgré le caractère soi-disant «peu attractif du Burkina» pour ses minerais, les sociétés elles mêmes reconnaissent que depuis 2012, les sociétés d’exploration se bousculent-elles au Burkina ? Le pays est classé au 3ème rang de la production aurifère en Afrique de l’Ouest après le Ghana et le Mali. « La production aurifère a été multipliée par 8 entre 2006 et 2010. Le Burkina Faso est en plein développement grâce à son potentiel minier. »5

Collaborateurs «kleenex»

Depuis l’exploration jusqu’à l’exploitation, les miniers se servent des ouvriers engagés comme de vulgaires kleenex et fonctionnent tous de la sorte, ce qui leur permet d’échapper au fisc et d’augmenter leurs profits.

Ils pratiquent tous le dumping social sans aucun respect du Code du Travail du Burkina Faso (un des pays les plus syndicalisés du continent) en vigueur : compressions de personnel, restructurations, vagues de licenciements. Durant les ces derniers mois seulement, la SOMITRA a licencié de façon arbitraire 27 travailleurs, en majorité des délégués du personnel et syndicaux, sur le site de Taparko; Gryphon, Nordgold et Inata ont renvoyé des agents sans justification; Iamgold-Essakane a jeté à la porte 75 travailleurs, sans aucune compensation, ils ont du attendre 3 mois pour toucher leurs derniers salaires; la Kalsaka mining a licencié 280 agents sans explication, leurs badges leur ont été retirés à leur sortie de leur dernière prestation en échange d’un chèque équivalent à une semaine de salaire.

Quel avenir ?

L’exploitation de l’or est programmée pour s’achever à l’épuisement des filons prévu pour au plus tard 2028. Ces mines laisseront, d’une part, un environnement pollué par le cyanure, le nitrate d’alumine et les autres substances entrant dans le traitement du minerai aurifère, et d’autre part, des nappes phréatiques empoisonnées. Mais il restera aussi une population de nouveaux travailleurs qui, de nomades ou agriculteurs seront devenus ouvriers, auront pris goût et habitude au salariat (aussi minime soit-il). Le nouveau régime qui remplacera celui de Compaore a le choix : ou bien continuer à servir les intérêts des actionnaires qui récoltent des profits de 30 % garantis, ou bien choisir de servir l’intérêt du peuple burkinabé en socialisant les richesses naturelles de leur pays, en imposant d’une façon responsable des impôts au secteur minier pour pouvoir financer un programme conséquent d’investissements dans les infrastructures et en créant par exemple des petites et moyennes coopératives industrielles (artisanat et spécialités professionnelles : menuiseries, construction, alimentation, services etc.) et/ou des exploitations d’agriculture raisonnée.

Ouagadougou, Novembre 2014

1. 12x6km sur 6m de hauteur, par exemple, à la mine de IAMGOLD ESSAKANE SA dans la Région désertique du Sahel où le stress hydrique est déjà naturellement élevé et où, depuis l’installation de la mine en 2009, le niveau de l’eau dans les puits a déjà baissé de 4m • 2. Voir le film belge «Prospérité sous Terre» de Ronnie Ramirez.http://www.zintv.org/Prosperite-sous-terre • 3. De 2000 à 2009, les sous-secteurs des industries et des BTP (Bâtiment et Travaux Publics) étaient les principaux contributeurs à la formation de la valeur ajoutée dans le secondaire avec des parts respectives d’environ 55,0% et 30,6%. Depuis 2009, avec l’avènement du secteur minier, la contribution des industries extractives devient de plus en plus importante avec un poids estimé à 33,5% en 2012. (www.cnpe.gov.bf/Communication_place_ressources_minieres_economie) • 4. Certains miniers en profitent pour importer leur citernes de cyanure via ce canal de détaxe alors que le cyanure n’est utilisé que dans le processus d’extraction • 5.www.chambredesmines.bf

Baba Miliki

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