BENIN: Le scandale, la honte et le sursaut1

soglo-kerekouLes organisateurs de le tentative de hold-up électoral du 4 mars 2001 avaient tout prévu, sauf la réaction d’un front du refus qui a posé un acte inédit : l’arrêt, sur la base de la légalité et du droit, d’un processus électoral dont les irrégularités ont atteint les sommets du grotesque. Nicéphore Soglo et Adrien Houngbédji, arrivés respectivement en deuxième et troisième position derrière le président sortant Mathieu Kérékou, rejoints par dix autres «petits» candidats recalés au premier tour, ont tous dit «non à l’imposture». Crise du «modèle démocratique » béninois. Film d’une mascarade électorale. Le jeune fille était arrivée de Paris la veille du premier tour du scrutin. Ayant grandi auprès de sa famille en France, elle s’était promise, à sa majorité d’aller voter dans son pays d’origine, un geste important qui recréait, disait-elle à ses amis de la banlieue parisienne, un lien entre elle et la terre de ses ancêtrres.

 

Le 4 mars au matin, elle s’était rendue dans le bureau de vote au quartier Gbégamey à Cotonou, fière et bien décidée à participer à ce rendez-vous majeur de la jeune démocratie béninoise, à donner sa voix pour l’avènement de l’alternance et du changement. Mais quand elle remit ses pièces d’identité au superviseur du bureau, celui-ci, après avoir consulté les listes d’électeurs lui annonça, avec un sourire narquois : «Mais, vous avez déjà voté, madame…». Interloquée, la jeune fille comprit vite qu’il ne fallait pas insister, face à ce superviseur visiblement excédé… Ce même jour, dans la ville de Pobè (région de L’Ouémé), quatre véhicules 4x4 entreprenaient un rodéo, pourchassant un notable de la ville qui venait d’accomplir son devoir civique. A la tête de ce rodéo, Séfou Fagnonhoun, le milliardaire et ami personnel du président Kérékou qui s’est illustré récemment dans le plus choquant scandale politico-financier du mandat du Chef de l’Etat2. Motif de ce rodéo: l’homme que l’on voulait purement et simplement kidnapper avait le malheur, dans ce fief dont se réclame Séfou Fagnonhoun, d’appartenir au parti du renouveau démocratique (PRD) du candidat d’opposition Adrien Houngbédji, qui d’ailleurs, ce jour-là, se trouvait à quelques encablures du lieu de ces violences. Représailles, violences… méthodes d’un autre temps. La scène fut filmée par le cameraman d’une télévision étrangère qui eu droit à un tabassage en règle, avec confiscation de sa cassette. L’homme pourchassé devra d’avoir la vie sauve à l’intervention des forces de l’ordre et de sécurité. Redoutable échantillonage, un jour de vote, d’une culture de gouvernement, celle qui s’est logée à la tête de l’Etat et dans le sein de la démocratie béninoise depuis cinq ans.

Fausses cartes d’identité établies par les hommes du président Kérékou, intimidations diverses, rachat de cartes auprès d’électeurs identifiés «opposition» contre 5000 FCFA (50 FF) et destruction au grand jour par le feu de ces cartes ; bourrage d’urnes avec des surplus de bulletins grâce à la bienveillance d’imprimeurs «coopératifs», troubles et provocations organisés dans les bureaux de vote des départements acquis à l’opposition dans le but d’une invalidation des résultats de ces bureaux de vote du nord, du vote de soi-disant «analphabètes» avec un résultats de 100% acquis au président sortant… Et aussi urnes retrouvées dans la lagune à Cotonou, contenant –divine surprise ! –des bulletins majoritairement favorables aux candidats de l’opposition, Nicéphore Soglo et Adrien Houngbédji. Sans compter le vote de mineurs et d’étrangers (venus du Togo, qui partage la frontière nord avec la région septentrionale du bénin), inscrits sur les listes électorales et venus renforcer les scores de Mathieu Kérékou. Et, à l’étranger, des centaines de milliers de béninois interdits de vote par les agents du pouvoir qui, depuis longtemps, soupçonnaient – à raison – cet électorat d’être favorable à l’opposition… Toute cette confusion pour simplement justifier, plus tard, un résultat programmé.

Une fois encore, à une étape,

cruciale de l’histoire d’un pays, le nouvel Afrique Asie aura été l’un des rares organes de presse à prévenir des dangers qui menaçaient le processus de démocratisation et d’émancipation. Nous avons, depuis des mois, au fur et mesure qu’approchait la date de l’élection présidentielle, indiqué les signes, montré les indices de tous les dangers qui menaçaient ce que l’on continuait de montrer, ailleurs, comme un « modèle » de démocratie. Depuis le retour aux affaires de l’ex-dictateur Mathieu Kérékou, et à l’issue d’un mandat de cinq ans, le Bénin est devenu, loin du modèle, et souvent sans y paraître, l’exemple parfait de la prise en otage d’une démocratie par une bande de nostalgiques de l’ancien système, lieutenants d’un régime voyou et fascisant. Il aura malheureusement fallu attendre l’ « hénaurme » tentative de hold-up électoral du 4 mars pour s’en convaincre. Les organisateurs de cette mascarade électorale qui allait ramener le Bénin dans le cercle des républiques bananières, avaient tout prévu, sauf la riposte d’une opposition qui s’est retirée du processus électoral en cours, au travers du désistement argumenté des deux principaux leaders, Nicéphore Soglo et Adrien Houngbédji, respectivement arrivés en deuxième et troisième position, et suivis dans ce geste par dix autres candidats à cette présidentielle.

Le scénario de l’élection du 4 mars emprunte furieusement aux dérives que l’on a, bien souvent, observées au Togo voisin, grand sponsor devant l’Eternel de cette farce électorale béninoise. De plus, l’image de «modèle» dont jouit le béinin depuis dix ans a servi de prétexte au pouvoir pour ne pas accueillir sur le sol béninois des observateurs de l’Union européenne et de l’ONU. Seules quelques obscures ONG allaient péniblement servir d’alibi… Fraude et bluff ont été les deux mamelles de l’élection présidentielle de mars 2001. A l’approche de ce scrutin, depuis trois ans, les organisateurs du résulta « programmé » avaient commencé de mettre en place la machine infernale de la fraude qui allait garantir «l’élection» de Mathieu Kérékou. La première étape a consisté à récolter le trésor de guerre. Les émissaires chevronnés de Mathieu Kérékou se sont dépensés sans compter pour faire le tour des chefs d’Etat «amis », et surtout de ceux qui ne souhaitaient pas le retour de Nicéphore Soglo, décidément très gênant pour les dinosaures de la scène politique africaine, ceux-là même qui, en 1996, avaient orchestré sa défaite électorale. Le plus engagé de ces «amis» sera la voisin togolais Gnassingbé Eyadéma, dont le régime est passé maître dans le hold-up électoral, ce qui lui vaut un embargo depuis 1993 de la part de ses partenaires au développement.

Le budget investi dans la campagne

sera à la hauteur des risques et des enjeux compris par un pouvoir incapable d’affronter ses adversaires sur la base de son bilan (désastreux) ou d’un discours «politique», et pour lequel la perspective d’une coalition de l’opposition déterminée à affronter Kérékou représentait un sérieux handicap. Le budget investi par le pouvoir servira au déploiement d’un matériel de campagne époustouflant, à une corruption généralisée (jusqu’au sein des institutions chargées de gérer les opérations électorales), à l’achat de voix, et à une campagne de désinformation que même le ridicule n’a pas su réfréner. Un budget sans fin, avec, en bonne place, les sommes allouées par les «amis» togolais, mais aussi des finances venues des obligés du pouvoir, ceux qui se sont enrichis – grâce aux spectaculaires détournements de fonds publics et autres délits d’initiés – lors des cinq années du mandat de mathieu Kérékou et dont l’investissement dans la campagne représentait l’assurance-vie et la garantie de l’impunité en cas de réélection de leur parrain. Un budget de campagne, également, et visiblement, puisé dans les moyens de l’Etat. Des quantités de milliards jamais observées de mémoire d’électeur béninois. Vertige de l’argent…

Deuxième étape, la maîtrise du cadre légal, avec une fronde en règle engagée contre l’Assemblée nationale – l’opposition y est majoritaire – qui aura duré jusqu’à un mois de l’élection. But visé par le pouvoir : éviter la mise place d’une nouvelle loi électorale contenant les dispositions pour le bulletin unique de vote et les conditions du vote des Béninois de l’étranger (voir nos n° 137 et 138). Contrarier aussi l’installation d’une Commission électorale nationale autonome indépendante (Cena), avec l’objectif de confier l’organisation du scrutin au ministère de l’Intérieur, et, en cas d’échec de cette manœuvre – ce qui fut le cas-, forcer la Cour constitutionnelle à rendre la composition de cette Commission électorale favorable aux visées et intérêts du pouvoir.

Troisième étape, la logistique. Des «conseillers techniques» prêtés notamment par le Togo, un impressionnant matériel d’écoute et de surveillance, en violation totale des lois sur les libertés individuelles et le respect de la vie privée. Et aussi, le recrutement de quelques «gros bras», en provenance de Paris, pour parer à d’éventuels troubles en cas de contestation populaire des résultats. On croit se tromper de pays et d’époque…

Quatrième étape, le quadrillage du pays. Achat de voix, polices privées, tentative de corruption de certains membres de hautes institutions de la République.

Cinquième étape, mise en œuvre du plan général qui devait théoriquement déboucher sur la proclamation d’une élection de Mathieu Kérékou dès le premier tour, avec un score de 53% !

Las, la machine s’enraye.

De mémoire de Béninois, et compte tenu de la réalité sociologique et politique du pays, aucun candidat, fût-il le mieux placé, n’a jamais obtenu plus de 35% des voix au premier tour d’un scrutin. Après avoir annoncé des résultats toujours «partiels», la Commission électorale (Cena) finit par abandonner le dépouillement en cours pour le confier à la Cour constitutionnelle. Les retards dans la proclamation des résultats signalaient bien les ratés et les incongruités de la machine dans un pays où les opérations électorales sont remarquablement rodées depuis dix ans. Chiffres contradictoires, démentis, puis à demi-confirmés… La rumeur d’une tentative de proclamation de victoire de Kérékou dès le premier tour avait commencé de produire au sein de la population, et dans la communauté béninoise à l’étranger, colère et inquiétude. A Cotonou, dans certains quartiers, des groupes avaient décidé de « marcher sur la Cena ». Ce sera au tour de la Cour constitutionnelle de tergiverser. Et, à défaut d’une élection au premier tour, de donner 47% des voix à Kérékou. Un chiffre tout aussi invraisemblable que la tentation d’une élection au premier tour. La Cour constitutionnelle livre des résultats sur mesure qui ne laissent aucune chance arithmétique à une coalition Soglo-Hongbédji – avec dix « petits » candidats qui constituent maintenant un front pour le changement – d’espérer remporter le second tour contre Mathieu Kérékou. Mais la miche s’affole lorsque le ministre d’Etat Bruno Amoussou, arrivé en quatrième position, est crédité de 4% des voix, après l’avoir été de 8% par la Cena ! La Cour constitutionnelle accepte d’étudier son recours. Amoussou décide de rallier Mathieu Kérékou au second tour. Ce dernier intervient auprès de la Cour constitutionnelle, qui se transmue en « cour des miracles » (comme les Béninois la nomment désormais), et redresse ( !) le score de Bruno Amoussou de 4% à 8%. Dans la foulée, celui-ci tient une conférence de presse et confirme son soutien à Kérékou. On croit rêver… Problème : à force de tripatouillage, et à ce stade de la mauvaise farce, le total des scores proclamés par la Cour constitutionnelle dépasse… les 100% (100,01% exactement). La honte, exactement…

On connaît la suite de l’histoire. Nicéphore Soglo, arrivé en deuxième position, intrduit un recours auprès de la Cour constitutionnelle pour « irrégularités » graves et multiples dans le premier tour de scrutin (voir encadré) et conditionne sa participation au second tour aux réponse de la Cour. Cette dernière, qui avait examiné avec bienveillance le recours d’Amoussou, rejette celui de Soglo. Le second tour, qui devait avoir lieu le 18 mars, est reporté. En se référant aux dispositions de la Constitution, on fait appel au troisième de la liste des candidats, Adrien Houngbédji, pour affronter Mathieu Kérékou dans un second tour devenu hypothétique. Adrien Houngbédji, soutenu par son parti et par les dix « petits » candidats, s’associe logiquement au recours demeuré sans suite de Nicéphore Soglo, refuse de cautionner une « mascarade ubuesque », de « légitimer une situation d’imposture ». L’industrie de la fraude n’avait pas prévu l’éventualité du recours à la légalité de la part de ses victimes… Bruno Amoussou, en quatrième position, acceptera, sans surprise, d’affronter au second tour Mathieu Kérékou, dont il est ministre d’Etat et le principal soutien politique. La farce a viré au non-sens. Pour l’heure, le modèle béninois a vécu. Et le sursaut opéré par les candidats de l’opposition – les Forces du changement – aura représenté l’ultime tentative pour sauver l’honneur perdu de cette démocratie.

Le contentieux du premier tour

Le recours introduit par Nicéphore Soglo – et auquel se sont associés Adrien Houngbédji et dix autres candidats – aux fins d’annulation du premier tour du scrutin du 4 mars porte, notamment, sur les éléments suivants : listes d’électeurs « peu fiables », les chiffres de la Cena ne concordant pas avec ceux de la Cour constitutionnelle ; total des pourcentages des voix : 100,01% au lieu de 100% ;existence de bureaux de vote non autorisés par le Cena (dans le Nord) ;urnes non réglementaires (sacs de jute) et encre non indélibile ;agents recenseurs nommés par des autorités non compétentes à la place de la Cena ; non-concordance entre les noms des votants et ceux figurant sur la liste électorale ; vote non secret dans certains bureaux du Nord (des personnes se sont installées dans l’isoloir pour voter à la place d’électeurs ne sachant ni lire ni écrire) ; urnes sans scellés ; plus de bulletins de vote que de votants ;la mention de certains candidats (Rhétice Dagba, par exemple), a disparu, par endroits, des bulletins de vote. Ces points, parmi de nombreux autres, sont sanctionnés par des articles inscrits dans la Constitution et entraînent, pour la plupart, la nullité du scrutin. Ils fondent le contentieux électoral non admis par ma Cour constitutionnelle.

Discrédit général

Honte, pourriture, dégradation… Ce sont là quelques mots qui reviennent depuis le 4 mars dans les conversations des Béninois. En effet, comme on dit aujourd’hui, quelle que soit l’issue de la crise, « il y aura du travail pour reconstruire le pays ». reconstruction politique, morale et institutionnelle dans une « démocratie dont les principaux piliers – commission électorale, Cour constitutionnelle, haute Cour de justice – sont sévèrement discrédités.

 

Par Francis Laloupo

1 Le Nouvel Afrique Asie n°139 – Avril 2001 Pages 6-8

2 Voir l’affaire Sonacop dans Afrique-Asie n°132 de septembre 2000