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Une seconde jeunesse pour les comptoirs coloniaux

batiment-colonial-LomeSommes-nous entrés dans une nouvelle phase de l'histoire coloniale? Les sociétés industrielles ont d'abord pratiqué, dès le XIXe siècle, la conquête des marchés du Sud, puis l'occupation militaire et l'annexion; au cours de la seconde moitié du XXe siècle, et après les indépendances, les politiques dites "de développement" se sont traduites par des formes inédites de contrôle et de vassalisation. Aujourd'hui, à l'ère de la mondialisation, un type nouveau de colonisation se répand; il n'est plus conduit comme jadis par des Etats, mais par des firmes transnationales géantes. L'idée, très ancienne, d'un modèle de développement qui serait semblable à celui de l'embryon et qui conduirait, de manière croissante et ininterrompue, de la pauvreté à un état de prospérité générale, est - comme tous les messianismes - plus dangereuse qu'il ne paraît. Un économiste français, François Partant, l'a fort bien compris: "Les nations développées, affirme-t-il, se sont découvert une nouvelle mission: aider le tiers-monde à avancer sur la voie du développement qui n'est autre que celle que les Occidentaux prétendent indiquer au reste de l'humanité depuis des siècles... (1)."

Un rapide coup d'oeil sur la situation du Sud montre une incontestable et troublante continuité depuis l'ère coloniale jusqu'à aujourd'hui: aucune révision de frontière par des pays indépendants de fraîche date; nulle tentative de restauration des modèles culturels précoloniaux; aucune modification des pratiques coloniales en matière de gestion des terres. Les paysans pauvres, qui "identifiaient la lutte pour l'indépendance au combat pour les terres", n'ont pas obtenu des lopins à cultiver. "L'indépendance nationale a vu la reprise des terres par un nouveau type de colons (2)." C'est, observe l'essayiste Randall Baker, "l'histoire, par essence, d'une continuité (3)".  Les deux termes "développement" et "colonialisme" (du moins dans sa dernière phase, après 1870) désignent-ils un seul et unique phénomène tendant vers un même objectif? On peut le penser, si l'on considère que cet objectif fut énoncé sans fard par ses partisans les plus exaltés. Ainsi, Jules Ferry, devant la Chambre des députés, à Paris, en juillet 1885, déclarait: "La question coloniale dans un pays comme le nôtre, dont le caractère même de l'industrie est lié à des exportations considérables, est vitale pour la conquête des marchés. De ce point de vue (...), la fondation d'une colonie est la création d'un marché." Paul Leroy-Beaulieu, auteur du livre très influent, De la colonisation chez les peuples modernes, en 1874, ne disait pas autre chose, tout comme, en Angleterre, Cecil Rhodes ou Lord Lugard.

Pourtant, nombre de pays d'Asie ou d'ailleurs ne souhaitaient offrir aux puissances occidentales ni leurs marchés, ni leur main-d'oeuvre mal payée, ni leurs matières premières tant convoitées. Ils ne voulaient pas non plus laisser des firmes opérer sur leur territoire et ouvrir de grands chantiers de "développement" du réseau routier ou des mines. Les pays colonialistes se livrèrent alors à toutes sortes de pressions. Il faudra, par exemple, deux guerres pour contraindre la Chine à ouvrir ses ports aux commerces anglais et français. L'essor du commerce exigeait d'imposer des concessions toujours plus vastes, créant ainsi des conditions toujours plus favorables aux firmes européennes. Si l'opposition locale était trop forte, si un gouvernement nationaliste ou populiste venait au pouvoir, les puissances européennes avaient recours à l'occupation militaire et à l'annexion. "Le colonialisme, écrit un historien britannique, n'était pas un choix, mais un ultime recours (4)."

Sous l'impact du colonialisme et des valeurs occidentales, les sociétés traditionnelles, en Asie et en Afrique, se délitaient peu à peu. Et cela rendait plus facile le maintien des conditions propices au commerce et à la pénétration de l'Occident. Au milieu du XXe siècle, au moment de la décolonisation et des indépendances, les investisseurs et commerçants d'Europe purent enfin "opérer à leur satisfaction dans le cadre politique de la plupart des Etats indigènes reconstruits, comme leurs prédécesseurs avaient rêvé de le faire au XIXe siècle, mais sans affronter les problèmes qui firent jadis d'un empire un indispensable expédient (5)."Comptoirsinde

Autrement dit: le colonialisme n'est pas mort de l'abandon par les puissances européennes des bénéfices qu'il procurait; mais bien parce qu'elles pouvaient, à ce stade, les obtenir par des méthodes plus acceptables. Et plus efficaces. C'est ce que pensaient les diplomates et les dirigeants économiques qui se réunirent à Washington, à partir de 1939, sous l'égide de l'US Council on Foreign Relations. Ils cherchaient les moyens de plier l'économie mondiale postcoloniale aux intérêts du commerce américain, quand la guerre serait finie. Ces discussions devaient aboutir à la fameuse conférence de 1944 à Bretton Woods (6) où furent fondés la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI).

Le libre-échange revenait, disait-on, à "une compétition sur un terrain plat", sans avantage déloyal. Mais quand le fort attaque le faible, même sur un terrain plat, la partie n'est-elle pas jouée d'avance? Au moment de Bretton Woods, les Etats-Unis contrôlaient sans partage la sphère politico-économique, l'Europe industrielle se trouvait ruinée par la guerre, et le Japon conquis et vassalisé. Un siècle plus tôt, c'était l'Angleterre qui prêchait le libre-échange, et pour les mêmes raisons: comme elle dominait l'économie mondiale, le libre-échange servait ses buts commerciaux. De 1860 à 1873, Londres réussit à créer le premier noyau du "système mondial universel de flux virtuellement illimités de capitaux, marchandises et travailleurs", constate l'historien britannique Eric Hobsbawn. Seuls les Etats-Unis restaient systématiquement protectionnistes, ne réduisant leurs droits de douane que de 1832 à 1860, puis de 1861 à 1865, après la guerre de Sécession.

Vers 1870, l'Angleterre a commencé à perdre son avantage sur ses concurrents. Ses exportations chutèrent de 1873 à 1890 puis, de nouveau, au tournant du siècle. Au même moment, les crises prolongées des années 1870 et 1890 sapaient la croyance en l'efficacité du libre-échange. Dans les années 1890 surtout, les pays d'Europe, Belgique, Angleterre et Pays-Bas mis à part, relevèrent leurs droits de douane. Voyant leurs marchés se rétrécir, les firmes se tournèrent alors vers ceux d'Afrique, d'Asie, d'Amérique latine et du Pacifique, rendus accessibles par des cargos à vapeur rapides et de fort tonnage. Pour cela, il fallait conquérir et inféoder des pays où l'on pourrait vendre des produits manufacturés avec profit, sans crainte de la concurrence, sans se soucier de la compétition d'autres pays d'Europe plus efficaces (7). Ce fut la ruée sur les colonies. En 1878, 67 % des terres émergées du globe étaient colonisées par des Européens. En 1914, la proportion atteignait 84,4 %... Le meilleur et le plus intelligent moyen d'ouvrir les marchés consistait à créer sur place une élite occidentalisée, assujettie au progrès économique, et indifférente à ses conséquences sur la vie de la majorité de ses compatriotes. Cela, qui demeure vrai aujourd'hui, explique pourquoi, comme le souligne François Partant, les intérêts des gouvernements des pays du Sud restent, "en général, opposés à ceux de la plupart des gouvernés (8)".

La nécessité de créer de telles élites était d'évidence bien comprise par les puissances coloniales. Après la révolte de l'Inde en 1857, le principal sujet de discussion dans les cercles politiques de Londres était de savoir s'il était temps, pour prévenir de nouveaux troubles, de former une élite anglicisée, favorable au commerce, ou si, selon l'opinion la plus répandue, on devait maintenir l'occupation militaire indéfiniment (9). Ces élites doivent, bien entendu, être armées, de façon à pouvoir imposer un type de développement qui, par nécessité, entraîne l'expropriation ou l'appauvrissement de la plupart des citoyens. Cela est resté l'un des buts principaux des programmes actuels d'aide: les deux tiers de l'aide que les Etats-Unis octroient aux pays du Sud concernent l'assistance en matière de sécurité, et comprennent notamment un entraînement militaire et des transferts d'armes (10). La plupart des gouvernements ayant reçu une aide en matière de sécurité étaient des dictatures militaires. Ce fut le cas, dans les années 60 et 70, du Nicaragua, du Salvador, du Guatemala, du Chili, de l'Argentine, de l'Uruguay, du Paraguay, du Brésil ou du Pérou.

Ainsi, lorsqu'un gouvernement défavorable aux intérêts de l'Occident parvenait au pouvoir en Amérique latine, tout était mis en oeuvre par Washington pour le déloger. En 1954, les Etats-Unis organisèrent un coup d'Etat contre le gouvernement guatémaltèque de Jacobo Arbenz, qui avait nationalisé des plantations de bananes nord-américaines. Ils ont récidivé, dans les années 60, contre Cuba et le régime de M. Fidel Castro en organisant, en 1961, le débarquement dans la baie des Cochons; et contre le Brésil, quand Joao Goulart voulut appliquer une réforme agraire et contrôler les agissements des multinationales américaines; puis, en 1965, contre la République dominicaine. Et encore, en 1973, contre le Chili du président Salvador Allende, puis contre le Nicaragua sandiniste, puis contre la Grenade, et aussi, en 1989, contre le Panama. De la même manière, pendant l'ère coloniale, les puissances européennes n'ont pas cessé d'envoyer des troupes à la rescousse de régimes vassaux confrontés à des révoltes populaires. La France et la Grande-Bretagne ont ainsi concouru à réprimer en Chine la rébellion du mouvement taiping (1854), puis écrasé le soulèvement xénophobe des Boxers (1900); en 1882, Londres a envoyé des troupes pour aider le khédive Ismail à mater la révolte nationaliste de l'Egypte.

Les pouvoirs occidentaux ne font pas autre chose de nos jours. Lorsque, en 1964, un coup d'Etat menaçait le président-dictateur Mba du Gabon, la France a dépêché des parachutistes pour le remettre au pouvoir. Ces troupes sont restées auprès de son successeur, le président Omar Bongo, que l'essayiste français Pierre Péan définit comme "l'élu d'un groupe de Français puissants dont l'influence a perduré au Gabon après l'indépendance". Les Etats-Unis ou le Royaume-Uni n'ont pas montré plus de scrupules à l'occasion dans leurs sphères d'influence (11).

Dans la mesure où les colonies fournissaient aux métropoles un marché pour leurs exportations industrielles, des travailleurs à bon compte et des matières premières, elles s'en privaient pour leur propre secteur productif. Leur économie interne était ainsi sérieusement affaiblie, les manufactures indigènes vouées à la destruction. C'est ainsi que l'Angleterre a tué, en Inde, l'industrie textile villageoise qui était le sang vital irriguant l'économie du sous-continent. En Afrique de l'Ouest, en 1905, tout produit manufacturé ne provenant pas de France ou d'un pays sous sa domination était taxé d'un impôt qui augmentait son prix, ruinant les commerçants et les artisans locaux.

L'après-guerre a vu se perpétuer la même faiblesse des économies internes. L'Occident a, à peine, autorisé la production d'un tout petit nombre de produits d'exportation. L'exemple typique est le sucre: sous la pression de la Banque mondiale, d'immenses territoires du Sud ont été consacrés à la culture de la canne, alors que l'Union européenne, comme les Etats-Unis, continuaient à subventionner leur propre production de sucre, d'où un effondrement des cours. Comment s'étonner que les termes de l'échange avec les pays pauvres du Sud se soient dégradés?

Si, de 1950 à 1980, un de ces pays cherchait à diversifier sa production, on l'accusait de vouloir mener une stratégie de "substitution des importations", péché capital sanctionné immédiatement par le refus de tout prêt d'ajustement structurel (PAS) auprès du FMI. Du reste, et ce n'est guère surprenant, note Walden Bello (12), "les exportations des pays soumis aux programmes d'ajustement structurel tendent à augmenter, mais pas forcément, le produit intérieur brut soumis à l'inévitable contraction de leur économie". Prêter beaucoup d'argent à l'élite complice d'un pays non industriel est, de loin, le meilleur moyen d'avoir accès à ses marchés et à ses ressources naturelles. Pour payer les intérêts, le gouvernement emprunteur devra investir dans des affaires non seulement productives mais compétitives sur le marché international, car les remboursements se règlent en devises, en général en dollars.

Hélas! ce gouvernement du Sud aura fort peu de chances d'y parvenir. Environ 20 % de la somme prêtée s'envole en ristournes à des politiciens et des fonctionnaires. Beaucoup est dépensé en produits de consommation de luxe par l'élite, en infrastructures géantes qui ne rapporteront pas avant longtemps, sinon jamais, et en armes pour éviter le soulèvement des victimes de ce type de développement. Un pays qui emprunte beaucoup se retrouve vite criblé de dettes et tombe sous la coupe des Etats créanciers. A ce moment-là, ceux-ci inscrivent leur domination dans les faits, en soumettant le débiteur au contrôle d'une institution (de nos jours le FMI), qui prendra en main son économie de sorte que les intérêts soient payés avec régularité. Le pays emprunteur devient une colonie "informelle".

Le prêt comme moyen de contrôle

La technique du "colonialisme informel" n'est pas neuve. Elle a souvent servi pendant l'ère coloniale, en Egypte comme en Tunisie. Le bey de Tunis avait beaucoup emprunté pour renforcer son armée et relâcher ses liens avec la Turquie. Une grande part de la somme empruntée correspondait à des obligations détenues par des Français, qui réclamèrent l'aide du Quai d'Orsay et furent entendus. La gestion du bey devait être soumise à une supervision, technique éprouvée par la France et l'Angleterre et que prolonge le FMI. La commission mixte franco-tunisienne, créée en 1869, imposa des conditions draconiennes. Elle s'octroyait le droit de collecter et de distribuer les revenus de l'Etat afin de garantir que les actionnaires fussent les premiers servis. Le président William Clinton vient justement d'obliger le Mexique à accepter un accord semblable, en hypothéquant sa principale richesse, le pétrole, en échange d'un prêt de plusieurs milliards de dollars, pour servir de caution aux financiers de Wall Street.

A partir de 1869, "les finances publiques de la Tunisie, et donc son gouvernement effectif, sont sous contrôle étranger (13)". La Tunisie devient une "colonie informelle". Les pressions étrangères pour le paiement des intérêts s'accroissent, le bey doit augmenter les impôts, et, de ce fait, le peuple s'agite et accuse le gouvernement d'être vendu aux étrangers. L'annexion réelle a lieu en 1881 (peut-être n'aurait-elle pas eu lieu sans la crainte que l'Italie ne prenne les devants). Une histoire identique s'est déroulée en Egypte. Harry Magdoff la résume à la perfection: "La perte de souveraineté de l'Egypte rappelle le processus à l'oeuvre en Tunisie: crédit facile prolongé par les Européens, banqueroute, contrôle croissant de la commission de la dette extérieure, exploitation des paysans pour récolter les fonds du service de la dette, agitation nationaliste grandissante, conquête militaire par un pouvoir étranger (14)."

L'ère du développement a, bien entendu, perfectionné la technique du prêt comme moyen de contrôle. On en cache désormais le plus gros sous l'euphémisme "aide", justifiée par la "pauvreté" du tiers-monde, un symptôme de sous-développement, dont le développement semble le palliatif automatique. Pour y remédier, il faut des capitaux et un savoir technique, ce que, précisément, le système des firmes occidentales procure. Selon les mots de John M. Galbraith, "ayant le vaccin, nous avons inventé la vérole".

On érige actuellement en modèle les nouveaux pays industriels comme la Corée du Sud, Taïwan, Singapour ou Hongkong. Or ni Singapour ni Hongkong n'ont beaucoup emprunté pour leur développement. Taïwan a emprunté un peu, au début, mais a su résister à la pression des Etats-Unis pour l'amener à dépenser plus. Seule la Corée du Sud a emprunté de façon notable. Si elle a réussi là où d'autres ont échoué, et racheté sa dette par les exportations, c'est parce que, précisément, elle a su résister aux pressions de la Banque mondiale et du FMI qui insistaient pour qu'elle ouvre ses marchés. Le contrôle des importations et des capitaux a été maintenu par Séoul, comme l'avait fait auparavant le Japon. S'il est clair que le développement exige des capitaux, note l'économiste Cheryl Payer, "dans le monde d'aujourd'hui, la vraie rareté n'est pas le capital mais les marchés (15)".

L'aide se révèle actuellement un excellent instrument pour ouvrir les marchés, une bonne part de cette assistance étant liée à l'acquisition de produits exportés par le pays donateur. Comme les colonies de jadis, forcées d'acheter les biens manufacturés de la métropole, les bénéficiaires des crédits doivent dépenser jusqu'à 70 % d'un argent censé soulager la pauvreté et la malnutrition en biens d'équipement inadaptés et en produits industriels des généreux donateurs. Et s'ils osaient refuser d'acheter, ils se retrouveraient vite à genoux par la simple menace de supprimer les ressources dont ils dépendent toujours plus. Ainsi conçue, l'aide est, en général, inutile aux pauvres du Sud pour la bonne raison que l'économie locale, qui seule peut les nourrir, n'a nul besoin d'autoroutes, de grands barrages, de semences hybrides, engrais et pesticides de la "révolution verte". Ces produits n'intéressent que l'économie globale qui s'étend aux dépens de l'économie locale, dont elle détruit l'environnement, dont elle désagrège les communautés, dont elle capte les ressources une à une: eaux, forêts, terres... et bras.

La crise de la dette du début des années 80 avait tari l'investissement privé dans les pays du Sud, et l'argent frais proposé par les banques multinationales du développement servait surtout au remboursement des intérêts sur les prêts que les pays débiteurs avaient contractés auprès des institutions privées. Tout cela a changé en quelques années. L'investissement privé dans certains pays du Sud - appelés désormais "pays émergents" - a progressé par bonds pour atteindre 200 milliards de dollars par an, dont la moitié en placements à long terme, l'autre moitié en fonds spéculatifs à court terme. Cette augmentation massive s'explique en partie par l'inadéquation entre les immenses sommes d'argent disponibles aux Etats-Unis et dans les autres pays industriels, qui cherchent à se placer, et le manque d'opportunités dans les Etats développés. En partie aussi parce que l'on a instauré dans le monde entier des conditions on ne peut plus favorables aux sociétés multinationales: une abondante main-d'oeuvre non qualifiée, mais aussi des techniciens et cadres hautement qualifiés, à très bas prix. Ces sociétés ont, de surcroît, accès à tous les services financiers et aux dernières techniques informatisées de production et de gestion.

Qui plus est, l'Organisation mondiale du commerce (OMC) met désormais les pays du Sud dans l'obligation d'accepter tout investissement étranger, de traiter en "compagnie nationale" toute firme étrangère établie sur leur sol dans l'agriculture, les mines, l'industrie et les services, d'éliminer les droits de douane et quotas d'importation sur toute marchandise, produits agricoles y compris, et d'abolir les "obstacles non tarifaires au commerce" tels que la législation sur le travail, la santé et l'environnement qui risqueraient d'augmenter les coûts de production. Aucun gouvernement, même au Nord, n'exerce plus de contrôle sur les entreprises multinationales. Si une loi dérange leur expansion, elles menacent de partir, et elles peuvent le faire sur-le-champ. Elles sont libres de courir la planète pour choisir la main-d'oeuvre la moins chère, l'environnement le moins protégé par la loi, le régime fiscal le moins onéreux, les subsides les plus généreux. Plus besoin de s'identifier à une nation ou de laisser un attachement sentimental (fût-il patriotique) entraver leurs projets. Elles se trouvent totalement hors de contrôle.

A mesure qu'un petit nombre de firmes s'emparent du marché mondial des biens qu'elles produisent et distribuent, la concurrence entre elles correspond de moins en moins à leur intérêt. La compétition réduit les marges; la coopération, en revanche, leur permet de renforcer leur emprise sur les gouvernements, et de faire face à l'opposition grandissante des mouvements populistes, nationalistes ou autres, qui voudraient réduire leur influence et leur pouvoir. De plus en plus, les firmes pratiquent l'intégration verticale, qui leur permet de contrôler chaque étape du fonctionnement de leur secteur, de l'extraction des minéraux, par exemple, à la construction d'usines, à la production de marchandises, au stockage, au transport vers les filiales étrangères, à la vente en gros et au détail. Elles s'assurent que ce sont elles qui fixent les prix à chaque étape, et non - comme elles le font croire - le marché (16).

Les transactions mondiales s'opèrent de plus en plus massivement entre les multinationales et leurs filiales. Il ne s'agit plus de commerce véritable, mais du produit d'une planification privée centralisée à l'échelle de la planète. Pour Paul Enkins, économiste et écologiste britannique, les multinationales deviennent "des zones géantes de planification bureaucratique, au sein d'une économie, par ailleurs, de marché (17)". Une similarité fondamentale existe, selon lui, entre firme géante et entreprise d'Etat. "Les deux emploient des structures de commandement hiérarchisées pour allouer des ressources dans les frontières de leur organisation, au lieu de se tourner vers le marché." Quel garde-fou, se demande-t-on, pourrait empêcher 50 %, 60 % ou 80 % du commerce mondial d'opérer ainsi à l'intérieur des "frontières d'organisations"? Notre avancée sur cette voie peut déboucher sur l'ère de planification centrale à l'échelle de la planète: le colonialisme global des firmes. Ces nouvelles puissances coloniales ne répondent de leurs actes et ne rendent compte qu'à leurs actionnaires. Ce ne sont guère que des machines à accroître leur profit immédiat (18). Mais elles auront désormais le pouvoir de forcer un gouvernement à défendre, si besoin, leurs intérêts contre ceux du peuple qui l'a élu.

Ce nouveau colonialisme des firmes transnationales risque fort d'être le plus impudent et le plus brutal que l'on ait jamais vu. Il pourrait déposséder, appauvrir et marginaliser plus de gens, détruire plus de cultures, causer plus de désastres écologiques que le colonialisme de jadis ou le développement des cinquante dernière années. Combien de temps tiendra-t-il? Peut-être quelques années ou quelques décennies, mais une économie générant la misère à cette échelle ne peut survivre longtemps.

Notes:

(1) François Partant, La Fin du développement, François Maspéro, Paris, 1982.

(2) Eric Jacoby, "Agrarian Unrest in South East Asia", New York, 1961, cité in George Beckford, Persistent Poverty, Zed Books, Londres, 1983.

(3) Randall Baker, "Protecting the environment against the poors", The Ecologist, Londres, vol. 14, no 2, mai-avril 1984.

(4) D. K. Fieldhouse, Economics and Empire, 1830 to 1914, Macmillan, Londres, 1984.

(5) Idem.

(6) David Korten, The Failures of Bretton Woods, in Jerry Mander et Edward Goldsmith The Case Against the Global Economy, Sierra Club Books, San Francisco (à paraître en septembre 1996).

(7) D. K. Fieldhouse, op. cit.

(8) François Partant, op. cit.

(9) D. K. Fieldhouse, op. cit.

(10) Kevin Danaher, Betraying the National Interest, Grove Press, New York, 1988.

(11) Marcus Colchester, "Slave and Enclave; Towards a Political Ecology of Equatorial Africa", The Ecologist, vol. 23, no 5, septembre-octobre 1993.

(12) Walden Bello, Dark Victory, Pluto Press, Londres, 1994.

(13) D. K. Fieldhouse, op cit.

(14) Harry Magdoff, Imperialism: From the Colonial Age to the Present, Monthly Review Press, New York, 1978.

(15) Cheryl Payer, Lent and Lost: Foreign Credit and Third World Development, Zed Books, Londres, 1991.

(16) Cité par John Hultgren, "International Political Economy and Sustainability", contribution non publiée, Oberlin College, mai 1995.

(17) Paul Ekins, "Trade and Reliance", The Ecologist, vol. 19, no 5, septembre-octobre 1989.

(18) Jerry Mander, "The Corporations as a Machine", in Jerry Mander and Edward Goldsmith, op. cit.

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sur l'auteur*

GOLDSMITH EDWARDEDWARD GOLDSMITH

*Avril 1996, page 18;19

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